« Réforme de la réforme » des études de santé : des licences pour tous mais avec quels moyens ?

by Olivier Rollot

Le 17 avril dans les locaux de l’université Paris Cité, Philippe Baptiste et Stéphanie Rist, respectivement ministre de l’Enseignement supérieur et de la Santé, réunissaient présidents d’université, doyens de santé et représentants des étudiants pour défendre une nouvelle évolution de l’accès aux études de santé qui concerne 40 000 étudiants. Mais si le cap politique est posé pour la rentrée 2027, les représentants des doyens comme les présidents d’université alertent sur les moyens, le calendrier et les capacités d’accueil.

De la PACES au PASS-LAS : une réforme inachevée. Philippe Baptiste dénonce une « forme d’hypocrisie » : l’entrée en première année est large, mais les chances d’accéder à la deuxième année demeurent très faibles pour certains profils, notamment les bacheliers technologiques, professionnels ou les bacheliers généraux les moins bien classés. Refusant « un système qui abîme la santé mentale des jeunes », il appelle à construire un parcours « plus lisible, plus progressif et moins punitif ».

Le gouvernement n’en revendique pas moins l’héritage de la suppression, en 2019, de la PACES, décrite comme une « machine à trier » marquée par un fort déterminisme social. Le bilan de l’ancien système est rappelé sans détour : en 2018, seuls 20 % des néo-bacheliers inscrits poursuivaient réellement des études supérieures l’année suivante, contre 80 % d’échec ou de réorientation complète.

Le ministre cite un chiffre : 54% des néo-bacheliers de 2022 inscrits en PASS-LAS ont pu poursuivre leurs études l’année suivante. La réforme PASS-LAS aurait donc permis des progrès. Mais cette amélioration quantitative n’a pas suffi à apaiser les critiques. Le nouveau système est jugé trop complexe, peu lisible, inégal selon les territoires et toujours générateur d’un stress massif. En Île-de-France, est-il souligné, un étudiant peut aujourd’hui avoir le choix entre « 100 parcours différents » dont certains « très baroques ».

Le nouveau cap : une première année unique, commune et sans impasse. Le cœur de la réforme annoncée tient en trois orientations. D’abord, la « fin de l’éparpillement » avec un modèle unique d’accès. Ensuite, la « fin des années sacrifiées » : un étudiant pourra valider sa première année et poursuivre son cursus, même sans admission immédiate dans une filière de santé. Enfin, « la fin du couperet », grâce à une deuxième chance ouverte en deuxième année.

Le schéma retenu repose sur une première année de licence structurée autour d’un équilibre « 50 % santé, 50 % hors santé ». Elle comprendrait un bloc santé de 24 à 30 ECTS, un bloc disciplinaire également de 24 à 30 ECTS dans des disciplines « contributives à la formation professionnelle de santé » (comprenez biologie, physique, psychologie, etc. mais pas lettres anciennes ou géographie), ainsi qu’un bloc transversal de 6 à 12 ECTS.

Le gouvernement défend ici une vision pluridisciplinaire. « La biologie, la physique ou la chimie ne sont pas pensées comme extérieures aux études de santé, mais comme des composantes utiles à leur compréhension », insiste Philippe Baptiste. L’ensemble des notes de l’année serait pris en compte pour classer les candidats mais il reste à régler les critères de l’interclassement entre disciplines pour établir une note finale et une admission en maïeutique, médecine, odontologie, pharmacie et kinésithérapie (MMPOK). Et quand Philippe Baptiste rappelé l’autonomie des universités, dans la limite du « raisonnable ». Stéphanie Rist parle elle de la nécessité d’un « cadrage national ».

Autre annonce marquante : la suppression des oraux. Le ministre reconnaît que ces épreuves avaient été introduites avec « un bon esprit », mais estime qu’elles ne fonctionnaient pas de manière satisfaisante. Il assure cependant que les compétences transversales ne sont pas reléguées au second plan face aux critiques des syndicats étudiants sur cette suppression.

Le redoublement, retour sensible d’un sujet explosif. La question du redoublement concentre une partie des tensions. Très critiquée du temps de la PACES, cette possibilité avait disparu avec le PASS-LAS, laissant aux étudiants une seule chance immédiate, souvent vécue comme un facteur supplémentaire de pression. Le gouvernement propose de rouvrir cette possibilité, tout en précisant qu’un étudiant redoublant conserverait sa « deuxième chance » pour la deuxième année, à condition d’avoir validé son parcours.

L’exécutif assume néanmoins la sensibilité du sujet. Il insiste sur la nécessité de maîtriser les effets de cette mesure sur les capacités d’accueil et sur l’organisation des universités.

Une expérimentation spécifique pour la pharmacie. La ministre de la Santé confirme une expérimentation optionnelle : quelques places pourraient être réservées à des étudiants souhaitant s’orienter spécifiquement vers la pharmacie. Présentée comme « limitée » et « optionnelle », cette mesure vise à répondre à des difficultés particulières de recrutement dans la filière.

Mais cette ouverture ne fait pas consensus. Côté étudiants, la crainte est nette : créer une voie distincte risquerait, selon eux, de réintroduire la « non-visibilité » que la réforme prétend justement corriger.

Les universités soutiennent le principe, mais réclament du temps et de l’argent. Par la voie de son président, Lamri Adoui, France Universités accueille favorablement les arbitrages y votant la réponse à trois attentes majeures : un modèle unique, une meilleure « marche en avant » pour les étudiants et un « équilibre entre la santé et les autres disciplines ». Il salue des annonces qui « respectent les demandes formulées lors de la concertation ».

Mais le soutien est immédiatement assorti d’un avertissement : « On n’est pas au bout des discussions ». Plusieurs établissements sont en effet encore très éloignés du modèle cible, en particulier parmi les plus grandes universités. Tous réclament une évaluation fine, université par université, et surtout un accompagnement financier « à la hauteur des enjeux ». Le président de l’université Paris Cité, Édouard Kaminski, rappelle qu’un « étudiant en Pass, c’est un étudiant en amphi avec une petite coloration disciplinaire. Dans la réforme à venir, il faudra le transformer en un étudiant qui sera à 50 % en sciences, donc avec des travaux dirigés, des travaux pratiques et des enseignants de sciences devant lui. Ce qui nécessite des locaux et des professeurs ». Un président qui insiste : « La réforme ne réussira que si elle s’accompagne d’une diminution des capacités d’accueil sur Parcoursup ».

Même alerte chez les doyens. Médecine, odontologie, pharmacie ou autres composantes de santé partagent le constat d’une réforme nécessaire, mais s’inquiètent d’un calendrier jugé très serré. La mise en œuvre dès la rentrée 2027 suppose une « réingénierie pédagogique lourde, des recrutements, une adaptation administrative, ainsi qu’une clarification rapide du cadre réglementaire » souligne Isabelle Laffont, présidente de la Conférence des Doyennes et Doyens des Facultés de Médecine.

Les étudiants saluent « une grande avancée », mais gardent leurs réserves. Les organisations étudiantes parlent, elles, d’une « grande avancée ». Elles rappellent des chiffres alarmants sur la souffrance en première année : 80 % des étudiants se disent plus stressés depuis leur entrée dans le dispositif, et 42 % disent avoir déjà envisagé d’arrêter plusieurs fois dans l’année.

Elles soutiennent donc fortement l’idée d’une première année « unique et commune », qu’elles défendent depuis plusieurs années. Mais elles regrettent la disparition des oraux, perçus comme un outil permettant de valoriser d’autres compétences que le simple apprentissage par cœur.

2027 en ligne de mire, sous condition. Stéphanie Rist confirme l’échéance : les ajustements doivent entrer en vigueur pour la rentrée 2027. Le cap politique est donc fixé. Mais les échanges montrent que rien n’est encore réglé sur le fond : pondération des blocs, gestion du redoublement, capacités d’accueil, statut exact de cette nouvelle première année et surtout moyens humains et budgétaires.

 Udice s’interroge sur les moyens donnés à la réforme des études de santé. « La réforme de la première année d’accès aux études de santé (également appelée « réforme PASS/L.AS ») est l’exemple typique d’une bonne intention ayant viré au fiasco » attaque l’association des universités de recherche Udice dans un communiqué. Et d’enfoncer le clou : « Cette réforme élaborée précipitamment, sans réelles études d’impact et mise en œuvre sans les moyens adéquats, a abouti à un double échec. Non seulement elle n’a pas tenu la promesse initiale, celle de la diversification des profils à l’entrée des études de santé, mais elle a de plus fait naître chez les étudiant·es et leur famille une réelle incompréhension nourrie par un fort sentiment d’iniquité entre filières d’accès ». Mais si les universités Udice partagent la nécessité d’une évolution des modalités d’accès aux études de santé et y souscrivent, elles « alertent solennellement le gouvernement sur la nécessité de tirer les leçons du passé et de prendre en compte l’ensemble des impacts de la fin des parcours PASS/L.AS sur la gestion des flux d’étudiant·es qui ne réussiront pas le concours à l’issue de leur première année ». Les changements annoncés réclament selon elle des mesures d’accompagnement spécifiques pour les universités qui accueillent les cohortes en PASS les plus massives, représentant des effectifs variant entre 800 et 1 900 étudiants.

Ces mesures doivent selon Udice prévoir :

une réduction drastique des capacités d’accueil en première année d’accès aux études de santé, via Parcoursup, afin de les rapprocher du nombre réel de places disponibles en deuxième année ;

le financement de postes d’enseignants-chercheurs, d’enseignants et de personnels d’appui dans les filières qui accueilleront les étudiants en première année et dans les filières de réorientation. En particulier, dans les parcours scientifiques où les heures dispensées en effectifs réduits (travaux dirigés et travaux pratiques) sont les plus importantes.

À défaut, il ne sera « ni matériellement possible ni pédagogiquement réaliste de mettre en œuvre la réforme dans des établissements déjà fragilisés par une trajectoire budgétaire contrainte, en 2027 comme en 2028 ».

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