Anti-fake news : comment former les jeunes à discerner le vrai du faux

Dans une société où l’information circule à grande vitesse, la capacité à distinguer le vrai du faux devient une compétence fondamentale, au même titre que la lecture ou l’écriture.

by Olivier Rollot

Mais ils croient tout ce qu’on leur raconte ! Ou ne croient plus rien ! La DEPP vient de publier les résultats d’une évaluation portant sur l’esprit critique des élèves, à travers leur capacité à distinguer les vraies des fausses informations et leur propension à adhérer à des croyances conspirationnistes. Une étude menée par le laboratoire LaPsyDÉ de l’université Paris Cité et du CNRS s’attache à la même problématique sur un spectre plus large. Des sujets pris à bras le corps dans l’enseignement supérieur par Rennes SB qui a créé un Centre Anti-Fake News, développé en partenariat avec Ouest-France. Comme l’explique son directeur général, Adilson Borges : « Les jeunes ne sont pas nécessairement plus crédules que les autres, mais ils sont plus exposés. Ils consomment massivement de l’information via les réseaux sociaux. Ils évoluent dans un environnement où les contenus sont rapides, émotionnels et souvent peu contextualisés. Ils utilisent intensivement des outils d’IA, parfois sans en maîtriser les limites Ce qui les rend vulnérables, ce n’est pas un déficit d’intelligence, mais un déficit de méthode et de repères ».

Les jeunes face à la mésinformation et aux croyances conspirationnistes. En septembre 2022, 8 000 élèves de sixième et 15 000 élèves de seconde générale et technologique et seconde professionnelle ont été évalués sur des compétences relevant de l’esprit critique et plus spécifiquement de l’évaluation de l’information ainsi que de la propension à adhérer aux croyances conspirationnistes. Deux tâches ont été proposées aux élèves. La première mesure la sensibilité à la mésinformation, fondée sur les protocoles couramment utilisés chez les adultes. La seconde tâche mesure le niveau d’adhésion aux croyances conspirationnistes. Résultat : en moyenne, les élèves de sixième réussissent à évaluer correctement la véracité des contenus de six items sur dix et les élèves de seconde de sept items sur dix.

En 2022, les élèves de l’échantillon ont également participé aux évaluations nationales exhaustives de sixième et de seconde. Les élèves obtenant un meilleur score en français ou en mathématiques distinguent mieux les vraies des fausses informations : en sixième, les élèves dont les résultats en français sont situés dans le tiers le plus bas obtiennent un score moyen de discernement de 215, tandis que ceux dont les résultats en français sont situés dans le tiers le plus haut ont un score moyen de 247. Plusieurs études montrent que, à l’âge adulte, le niveau d’éducation et donc la réussite scolaire constitue toujours un prédicteur important de la capacité de discernement de l’information.

Le secteur de scolarisation et l’origine sociale jouent également un rôle. Les élèves scolarisés en CM2 et en troisième (l’année antérieure aux passations) dans les secteurs privés sous contrat et public hors éducation prioritaire obtiennent de meilleurs scores de discernement de l’information que ceux scolarisés en éducation prioritaire. En seconde, le quart des élèves les moins favorisés socialement obtiennent un score moyen de 248, tandis que le quart des élèves les plus favorisés obtiennent en moyenne un score de 271.

Une attitude sceptique à l’égard des informations quel que soit le niveau scolaire. « En moyenne, les élèves font davantage preuve de scepticisme que de naïveté à l’égard des informations qui leur sont présentées, jugeant plus fréquemment une information fausse que vraie » notent les experts de la note de la DEPP. Cette attitude est plus prononcée en sixième, où 57 % des élèves se montrent sceptiques, contre 54 % en seconde. Elle est également plus marquée chez les filles (60 % en sixième et 58 % en seconde) que chez les garçons (55 % en sixième et 51 % en seconde). Cette différence selon le sexe apparaît également chez les adultes.

Les affirmations les plus conspirationnistes suscitent une moindre adhésion : en sixième comme en seconde, les trois quarts des élèves rejettent l’idée que « des groupes secrets pourraient contrôler l’esprit des gens sans qu’ils le sachent ». De même, les élèves refusent majoritairement l’idée selon laquelle « les gouvernements ont délibérément répandu des maladies dans certains groupes d’individus » (58 % en sixième et 66 % en seconde). D’autres affirmations, en revanche, suscitent une forte adhésion : 58 % des élèves de sixième et 74 % des élèves de seconde sont d’accord sur le fait que le gouvernement « cacherait délibérément des informations importantes au public ».

Comme pour le discernement de l’information, la propension à l’adhésion aux croyances conspirationnistes est fortement liée à la réussite scolaire, en particulier en français. En sixième, le score moyen d’adhésion aux croyances conspirationnistes du tiers des élèves les moins performants dans cette discipline s’élève à 262, tandis que celui du tiers des élèves les plus performants s’élève à 234.

La capacité à distinguer clairement le vrai du faux apparaît dès 12 ans, mais reste encore imparfaite jusqu’à l’âge adulte. L’étude menée par le laboratoire LaPsyDÉ auprès de plus de 500 participants révèle également que la capacité à reconnaître les fausses informations progresse fortement entre 11 ans et l’âge adulte et que les adolescents représentent une population particulièrement exposée. Ils possèdent presque tous un smartphone dès le début du collège et consultent l’actualité principalement via les réseaux sociaux plutôt que via des médias traditionnels. Pourtant, leur capacité à juger la fiabilité d’une information reste en construction. Pour combler un manque de données scientifiques sur ce sujet, les chercheurs ont étudié l’évolution de cette compétence entre 11 ans et l’âge adulte, en lien avec le développement des capacités de raisonnement. es participants devaient évaluer la crédibilité de 56 titres d’actualité, dont la moitié étaient vrais et l’autre moitié faux.

Les chercheurs ont mesuré ce qu’ils appellent le « media truth discernment », c’est-à-dire la capacité à faire la différence entre une information vraie et une fausse. Ils ont également évalué les capacités de raisonnement logique à l’aide d’un test standardisé. Les résultats montrent une progression nette avec l’âge. Selon les auteurs, « les capacités à discerner la vérité dans les médias se sont améliorées de manière linéaire entre l’âge de 11 ans et l’âge adulte», indiquant une amélioration régulière de cette compétence tout au long de l’adolescence. La capacité à distinguer clairement le vrai du faux apparaît dès 12 ans, mais reste encore imparfaite jusqu’à l’âge adulte.

L’un des résultats majeurs de l’étude concerne le rôle du raisonnement analytique. Les adolescents capables de réfléchir de manière plus logique et moins intuitive détectent mieux les fausses informations. Les chercheurs s’appuient sur la théorie dite des « deux systèmes » cognitifs :
– un système rapide et intuitif, qui produit des réponses spontanées ;
– un système plus lent et analytique, qui permet de corriger ces intuitions.

Les données montrent que le développement de ce second système explique une partie des progrès observés avec l’âge. En particulier, la capacité à détecter les fausses informations dépend fortement de l’aptitude à dépasser des réponses intuitives erronées. Autrement dit, apprendre à raisonner de manière critique semble essentiel pour renforcer la résistance aux fake news.

Les auteurs insistent sur le fait que la difficulté à identifier une information fausse ne signifie pas nécessairement que les jeunes la partagent davantage. D’autres recherches indiquent même que certaines catégories d’adultes diffusent plus de fausses informations que les adolescents.

Plus une information est répétée, plus elle paraît crédible ! Si certaines compétences progressent avec l’âge, un phénomène reste constant chez tous les participants à l’étude du laboratoire LaPsyDÉ : l’effet de vérité illusoire. Ce biais cognitif repose sur un mécanisme simple : une information répétée paraît plus crédible qu’une information nouvelle, même si elle est fausse dans tous les groupes d’âge, des collégiens aux adultes.

Autre constat notable : cet effet est légèrement plus marqué pour les fausses informations que pour les vraies. Autrement dit, la répétition constitue un puissant levier de diffusion des fake news. Fait important, ce biais ne semble pas dépendre du niveau de raisonnement analytique. Même les individus capables de raisonnement logique restent sensibles à la répétition.

Un appel à renforcer l’éducation à l’esprit critique. Les chercheurs du laboratoire LaPsyDÉ concluent que leurs résultats soulignent « la nécessité urgente d’améliorer la capacité de raisonnement logique chez les adolescents afin de les aider à repérer les fausses informations en ligne». Ils recommandent donc le développement d’interventions éducatives centrées sur deux axes :
– l’apprentissage du raisonnement analytique ;
– la sensibilisation aux biais cognitifs, notamment à l’effet de répétition.

Selon eux, ces compétences constituent des outils essentiels pour naviguer dans un environnement informationnel saturé de contenus trompeurs.

A Rennes SB les étudiants travaillent ainsi sur des cas réels, avec une approche scientifique qui leur apprend les réflexes de la méthodologie scientifique qui « doute, qui vérifie ses sources, qui croise les données pour identifier les biais et les manipulations ». Des journalistes et d’autres spécialistes sur l’IA et les fake-news interviennent régulièrement pour transmettre les méthodes de fact-checking, expliquer les coulisses de la production de l’information et confronter les étudiants à des situations réelles. « Nous apprenons aussi à nos étudiants à utiliser l’IA comme outil… mais jamais comme source unique, à détecter les contenus générés ou manipulés et à comprendre les logiques algorithmiques derrière l’information », reprend Adilson Borges qui conclut : « L’objectif final est clair : former des étudiants capables de se poser systématiquement trois questions simples : Qui parle ? Avec quelles preuves ? Dans quel intérêt ? »

Au-delà des résultats scientifiques, l’étude du laboratoire LaPsyDÉ débouche sur une conclusion plus large : dans une société où l’information circule à grande vitesse, la capacité à distinguer le vrai du faux devient une compétence fondamentale, au même titre que la lecture ou l’écriture.

Sources :

  • Bafoumou A.M., Raffy G., Persem E., Hekmati A., Cassotti M., Ghazi M., Lemaire M., Le Stanc L., Ye S. et Borst G., 2026, « Une meilleure capacité de discernement de l’information en seconde qu’en sixième, mais un niveau comparable d’adhésion aux croyances conspirationnistes », Note d’Information, n° 26-10, DEPP. https://doi.org/10.48464/ni-26-10
  • Lemaire, M., Ye, S., Le Stanc, L. et al. The development of media truth discernment and fake news detection is related to the development of reasoning during adolescence. Sci Rep 15, 6854 (2025). https://doi.org/10.1038/s41598-025-90427-z

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