ECOLE D’INGÉNIEURS

« A Grenoble nous souhaitons créer une nouvelle grande université qui respecte les personnalités de chaque établissement »

Avec ses cinq écoles d’ingénieurs (Ensimag, Esisar, Génie industriel, Phelma et Pagora), Grenoble INP est l’un des principaux pôle d’ingénierie français. En 2020 il sera l’un des établissements fondateurs de la future université intégrée de Grenoble. Une mutation dont l’administrateur général, Pierre Benech, nous explique les enjeux (Photo : Gilles Galoyer).

Olivier Rollot : Grenoble INP fait partie des établissements qui vont constituer en 2020 l’université intégrée de Grenoble. Quel type de structure allez-vous créer ?

Pierre Benech : Nous y travaillons beaucoup dans le cadre des expérimentations qui vont être possibles. Tout en rejetant l’idée d’une fusion pure et dure entre tous les établissements. Nous, la direction de l’université Grenoble Alpes comme celle de la ComUE savent que ce serait stérile. Nous sommes proches de l’université, nous partageons des masters, des cours, tous nos laboratoires ou presque sont communs, mais nous n’avons pas toujours la même dynamique. Nous souhaitons donc créer une nouvelle grande université qui respecte les personnalités de chaque établissement. Y compris la personnalité morale.

O.R : Comment cela va-t-il fonctionner ?

P. B : L’université Grenoble Alpes devrait perdre sa personnalité morale, la ComUE disparaître et les UFR se regrouper par grands domaines disciplinaires. Les trois établissements extérieurs à l’université – Grenoble INP, Sciences Po et l’Ensag – garderont leur personnalité morale. Les nouvelles composantes issues du regroupement des UFR posséderont des structures proches de celles des établissements avec des conseils où on se préoccupera de pédagogie comme de recherche. Le lien formation / recherche est essentiel au sein des composantes.

Toutes ces composantes et écoles vont participer à un directoire dans lequel seront prises les décisions. Nous ne voulons pas d’un processus dans lequel un président décide avec quelques vice-présidents. Nous voulons un processus qui aille de bas en haut -comme c’est le cas aujourd’hui au sein de Grenoble INP avec des directeurs d’écoles très présents- et un dialogue réel et équilibré avec la présidence de l’Université.

O.R : Conserver la personnalité morale est si important que cela ?

P. B : Il ne faut pas la perdre car sinon cela crispe tout le monde. Ensuite l’expérimentation durera dix ans et on aura appris à travailler ensemble pour décider ensemble de la meilleure structure. Mais aujourd’hui nous ne prenons un engagement ni dans un sens ni dans l’autre. Et le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation nous assure que nous aurons toutes les voies de sortie possibles dans dix ans.

O.R : Tout ce processus est lié à l’Idex que vous avez obtenu ?

P. B : L’Idex c’est 16 à 25 millions d’euros par an (selon le périmètre de comptabilisation) qui doivent servir à monter des projets communs. Et surtout pas à boucher des trous dans les budgets ! Alors s’il est vrai que ce sont jusqu’ici des universités fusionnées qui ont été plutôt récompensées, il faut aussi considérer que le respect des différences est une source d’enrichissement.

Nous resterons des Grandes écoles externes qui continueront à avoir des négociations avec le MESRI tout en ayant une politique commune au sein de la grande université. En termes budgétaires nous discuterons de priorités sans aller jusqu’au poste à poste, euro à euro.

O.R : A quelle échéance va naître cette nouvelle grande université ?

P. B : Les textes fondateurs devraient être votés cet automne et les statuts écrits pour le printemps 2019. Aujourd’hui les réactions sont constructives. Au cours de la concertation actuelle, nous n’entendons pas de rejet de principe de cette grande université qui nous donnera une visibilité internationale affirmée.

O.R : La création de cette université répond à cette compétition internationale de plus en plus exacerbée entre les universités du monde entier ?

P. B : Tous n’en ont pas forcément consciences mais nous sommes face à une génération de plus en plus mobile – avec des transports de moins en moins en onéreux – en France, en Europe et dans le monde. Ne pas en tenir compte serait comme une petite plaie. Sur le court terme cela ne se remarque pas mais, à long terme, si on ne fait rien cela devient très grave. Avec nos 60 000 étudiants, il nous faut absolument faire partie des grandes universités françaises dans les vingt ans qui viennent. Celles qui n’en feront pas partie seront dans un deuxième groupe servant essentiellement à alimenter les grandes universités. .

O.R : Avec ses grands organismes de recherche, son industrie, Grenoble présente un écosystème qui semble favorable à vos desseins…

P. B : Ce sont la recherche et l’innovation qui ont façonné le Grenoble actuel. Un lien fort entre l’industrie et la recherche avec des entreprises emblématiques comme STM en micro-électronique et bien d’autres comme Schneider dans le domaine de l’énergie, etc.

O.R : Un de vos enjeux est sans doute aussi d’attirer des étudiants internationaux ?

P. B : A Grenoble INP, 20% de nos étudiants sont internationaux. Il est important d’attirer des cerveaux du monde entier sans pour autant être des « pilleurs ». Quand STM s’est installé au Maroc ce sont d’abord nos diplômés marocains qui ont souhaité faire partie de l’aventure. . En Chine, près de Canton, nous formons des étudiants chinois dans une école du nucléaire qui forme de futurs cadres d’Areva, EDF ou leurs partenaires chinois.

En Europe, avec les universités de Turin et Lausanne, nous proposons également une formation en micro-électronique qui attire des étudiants du monde entier. Dont beaucoup sont recrutés dans la Silicon Valley… Mais là aussi ces diplômés peuvent revenir, notamment quand les entreprises américaines veulent s’implanter à Grenoble ou Lausanne pour développer leurs activités en micro-électronique dans un environnement propice.

O.R : Vous n’imaginez pas implanter des campus à l’étranger sur le modèle de CentraleSupélec ou du groupe Insa ?

P. B : Nous avons ouvert des classes prépas à Abidjan. Nous y travaillons à Dakar et Mexico avec d’autres partenaires. Nous y dispensons nos programmes et les élèves peuvent intégrer ensuite nos programmes. Nous n’avons pas d’autres projets d’implantations. Faute de moyens…

O.R : On a un peu le sentiment que seules les écoles d’ingénieurs privées peuvent se développer aujourd’hui tant les moyens des écoles publiques sont contraints… C’est le cas ?

P. B : Il suffit de regarder la croissance des effectifs dans les écoles d’ingénieurs pour constater effectivement que ce sont essentiellement les écoles privées qui se développent. Les écoles publiques stagnent faute de moyens. L’État considère que sa priorité est l’accueil des étudiants en premiers cycles universitaires, ce qui est tout à fait compréhensible. Pourtant nous avons toujours placé très bien nos diplômés. Et de mieux en mieux depuis que la reprise économique est là.

O.R : Vous souhaiteriez pouvoir augmenter vos frais de scolarité qui sont, je le rappelle, de 650 € par an aujourd’hui ?

P. B : Si cette augmentation se traduit par une baisse des dotations qu’y gagne-t-on ? Si on augmentait nos frais de scolarité de manière raisonnable en échange d’une de la création de filières supplémentaires, cela aurait un sens. Ce qui manque c’est un dispositif de prêts étudiants garantis par l’État. Le risque de ne pas trouver d’emploi à l’issue de nos filières est très bas. Les diplômés pourraient rembourser avec l’équivalent de quelques mois de salaire. Étant sous tutelle du MESRI nous sommes bloqués à 650 € par an pour des filières qui coûtent entre 12 000 et 14000 €.

O.R : Vous même êtes enseignant-chercheur, avez déposé des brevets, participé à la création de start up.  Grenoble INP a-t-il aujourd’hui les moyens nécessaires pour garder son rang en recherche ?

P. B : Les chercheurs et enseignants-chercheurs de Grenoble INP bénéficient de beaucoup de contrats industriels mais aussi européens ou de l’Agence nationale de la recherche (ANR). Le problème de ces derniers c’est que leur taux de réussite est très faible – aux alentours de 10% – par rapport aux efforts consentis pour créer ces projets. Au vu des moyens disponibles, et malgré la qualité des dossiers , la sélection est tellement complexe qu’elle s’apparente à un tirage au sort.

Au niveau européen le taux de succès est équivalent mais les sommes récoltées sont beaucoup plus importantes. On voit bien là quelle est la faiblesse du financement de la recherche en France. Il nous manque au moins un point de PIB pour atteindre les 2,5% de celui-ci dédié à la recherche et la moyenne de l’OCDE. Sans parler des pays d’Asie où on atteint les 5%.

O.R : Les INP recrutent notamment au sein de la « Prépa des INP »10% de leurs candidats. Et donc dès le bac avec Parcoursup. Comment appréhendez-vous cette nouvelle plateforme ?

P. B : Pour l’instant nous constatons une hausse des candidatures de près de 20% par rapport à 2017. Mais il faudra attendre fin septembre pour savoir définitivement combien nous aurons d’élèves. Nous constatons également que la charge de travail a considérablement augmenté : pour l’ensemble du recrutement de notre prépa le travail a été multiplié par trois.

Notre autre préoccupation concerne la « discrimination positive ». Le rectorat va nous imposer in fine de recruter des candidats qui n’ont pas forcément le niveau alors que notre taux de boursier est égal à celui qu’on retrouve en terminale S.

O.R : Les six écoles qui composent Grenoble INP (Ense3, Ensimag, Esisar, Génie industriel, Pagora et Phelma) n’ont pas les mêmes rangs dans les classements. Toutes recrutent aussi bien ?

P. B : L’Ensimag recrute parmi les 1000 meilleurs candidats, Phelma les 1500, etc. certaines écoles comme Pagora sont moins attractives sur les concours alors que les salaires à la sortie sont excellents, elles ont dévelopé d’autres modes de recrutement. Elle souffre sans doute de son image liée à une transformation du papier qui semble un peu désuète. Or on apprend à Pagora à transformer la matière végétale en produit à haut valeur ajoutée. On y fait de l’électronique imprimée. . C’est de la haute technologie et ses diplômés sont très recherchés.

O.R : On parle beaucoup de l’émergence de l’intelligence artificielle (IA). Comment y préparez-vous vos étudiants ?

P. B : L’IA ne représente rien de nouveau dans les concepts informatiques. L’auto-apprentissage ou l’aide à la décision ont été développés depuis les années 60. Notamment pour construire des machines jouant aux échecs puis au Go. La nouveauté ce sont que ces machines sont devenues très petites et ont maintenant une importance visible dans toutes les formations et tous les domaines, en sciences, en droit comme en sociologie. Toutes nos écoles se sont donc emparées du sujet.

O.R : Ce sont aussi des dimensions éthiques qu’il faut enseigner…

P. B : Il y a longtemps que nous dispensons des enseignements en SHS : 30% de nos cursus sont des enseignements non-scientifiques. Chaque année nous proposons en début de cursus à nos étudiants de chaque école de suivre une conférence de sensibilisation à l’éthique pendant laquelle un philosophe, un ingénieur sécurité et un responsable industriel viennent en présenter les enjeux. De plus nos étudiants ont une éthique de plus en plus développée. Ils veulent donner un sens à leur vie et s’orienter dans des secteurs, des entreprises, qui leur correspondent.

O.R : Il faut aussi leur enseigner différemment ?

P. B : Il faut leur donner envie de travailler par eux-mêmes : « Je travaille si j’y crois ! ». Il faut leur donner des clés pour pouvoir se mettre à fond dans un domaine ; même un domaine que nous ne leur avons pas dispensé pendant leur cursus. En quelque sorte nous fabriquons une « machine » à apprendre. Mais notre rôle n’est pas de remplir une mémoire de connaissances qui devront de toute façon évoluer. Ce que nous apportons de plus en plus aujourd’hui ce sont les moyens d’apprendre et de réfléchir par soi-même.

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel). Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

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