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Comment accroitre la diversité sociale dans les Grandes écoles ?

Un atelier de travail de Prépa’Rémois, la Cordée de la Réussite de Neoma à Reims, avec des élèves tutorés

Du 17 au 22 janvier a eu lieu comme chaque année la Semaine nationale des Cordées de la réussite. L’occasion de revenir sur les derniers dispositifs mis en œuvre par les Grandes écoles pour accroitre leurs diversité sociale. Le nouveau directeur général d’HEC, Eloïc Peyrache, entend ainsi faire progresser la part des boursiers de 15 à 20% d’ici deux à trois ans. Sans revenir sur les conventions CEP de Sciences Po, bien d’autres idées sont sur la table. Par exemple en favorisant les candidats boursiers pendant les concours. Ce que le Conseil d’Etat vient formellement d’interdire aux écoles normales supérieures…

Quel effet ont les « Cordées de la réussite » ? C’est le dispositif phare mis en place par les établissements d’enseignement supérieur pour soutenir les élèves. En 2021 les Cordées de la réussite et les « parcours d’excellence » ont d’ailleurs fusionné sous l’appellation « Cordées de la réussite » et bénéficient d’une dotation de 10 M€ dans le cadre du Plan France relance du Gouvernement. Sur le campus de Reims de Neoma, l’association étudiante Prépa’Rémois a ainsi été créée dès 2005, en amont même de la création des Cordées avant d’être labellisée. « De la 4ème au postbac nous accompagnons des élèves en organisant des ateliers de culture générale ou de maîtrise de l’oral mais aussi des voyages culturels », explique la présidente de l’association, Lola Habran qui est partenaire de 11 collèges et lycées partenaires dans la Marne et les Ardennes. « Nous faisons la promotion de l’enseignement supérieur vis-à-vis d’élèves scolarisés dans des lycées professionnels ou technologiques dont les familles n’ont pas toujours les clés », insiste Ambre Damilleville-Andrea, l’une des 133 tutrices qui prend en charge 300 tutorés.

Si l’on ne dispose pas à ce jour d’une évaluation d’ensemble des Cordées de la réussite, le rapport d’évaluation de l’action de « Tremplin au lycée » – dispositif de tutorat centré sur les matières scientifiques – qui a été réalisé par le Groupement de recherche en économie et statistique met en évidence une augmentation des performances en mathématiques des élèves bénéficiaires de 20 % et une hausse de leur motivation de 45 %. Les auteurs soulignent cependant les « les autres effets des tutorats sont plus décevants » le programme évalué n’ayant eu d’impact significatif « ni sur la connaissance des formations d’enseignement supérieur par les élèves bénéficiaires, ni sur leur désir de poursuivre des études postbac ».

Le Conseil d’État retoque le projet des ENS. Accroitre la diversité sociale dans les Ecoles normale supérieure (ENS) est particulièrement compliqué dans la mesure où elles recrutent des élèves dans beaucoup de disciplines différentes avec pas moins de 13 concours de recrutement après classes préparatoires. Le constat global était qu’un écart existe entre le pourcentage de boursiers inscrits aux concours et le pourcentages qui présente les oraux après les écrits. Pour le concours Physique-chimie on passe ainsi de 26% de boursiers parmi les candidats – uniquement ceux qui présentent effectivement le concours – à 21% parmi les admissibles. Un projet de « bonification » des candidats boursiers avait donc été présenté. « Nous avions proposé de redresser ce biais par une légère bonification de points d’écrits en fonction des niveaux de bourses. S’agissant de concours de la fonction publique, le Conseil d’État a été consulté et a indiqué que cette disposition, par son effet d’éviction de non boursiers, était contradictoire au principe de libre accès à la fonction publique tel que stipulée dans l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (cf. : « Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. ») », explique le directeur de l’ENS Paris-Saclay, Pierre-Paul Zalio.

Si elles ne peuvent bonifier les futurs fonctionnaires, les ENS n’en ont pas pour autant baissé les bras et ont créé une autre voie spéciale d’accès hors des classes préparatoires. « Avec l’Institut Villebon-Charpak et l’Institut de l’engagement nous construisons une démarche d’intégration d’un certain nombre d’étudiants. Nous ne sommes déjà tournés vers des écoles de toute l’académie pour les aider », reprend Pierre-Paul Zalio. Les ENS intensifient également leur soutien aux étudiants normaliens – « étudiants » parce qu’ils ne sont pas passés par une classe préparatoire et le concours – en en recevant une centaine chaque année pour 250 élèves issus de prépas. « Sachant que ce pourcentage étudiants ne peuvent pas être rémunérés comme les élèves, qui ont un statut de fonctionnaire, nous apportons à un certain nombre de ces étudiants des bourses d’études. » Or le pourcentage de boursiers parmi les étudiants atteint les 30% quand il varie entre 24 et 28% pour les élèves.

HEC bonifie les « carrés ». A HEC tous les étudiants qui passent le concours pour la première fois auront des points de bonification, à l’écrit comme à l’oral. Une bonification maintenue pour les seuls étudiants boursiers qui passent le concours une deuxième fois dans la mesure où ce sont eux qui profitent le plus de cette année supplémentaire. « Tout le monde en retient l’idée d’une discrimination positive, alors qu’il s’agit tout d’abord de donner des points en plus à l’ensemble des étudiants dits « carrés ». L’effet premier sera ainsi d’accélérer le temps en classe préparatoire ce qui, indépendamment de la grande qualité du parcours en prépas, est une bonne nouvelle pour l’ensemble des candidats », assure Eloïc Peyrache, qui reprend : « C’est déjà le cas depuis longtemps dans les écoles d’ingénieurs. In fine, nous aurons aux alentours de 80% de nos étudiants qui seront bonifiés et donc aucune stigmatisation des étudiants boursiers ».

Toujours dans le cadre de sa politique d’égalité des chances, HEC a également lancé en 2021 le programme PREP Etoile* pour les élèves de prépas qui visent HEC en 2022. Son constat : en 2020 l’absence d’oraux n’avait pas modifié la structure sociale de recrutement d’HEC mais avait élargi le nombre de classes préparatoires permettant d’accéder à l’école. La raison : beaucoup de classes préparatoires ne préparent tout simplement pas oraux d’HEC. L’ambition est donc de « donner aux élèves le « plus » de confiance qui leur permettra de réussir et intégrer HEC ». Dans ce cadre HEC propose notamment un « programme souple, compatible avec le rythme de la prépa » en liaison avec un « parrain » étudiant à HEC pour un suivi individuel jusqu’au concours. Des sessions d’échange sur les épreuves des années précédentes avec les étudiants qui les ont le mieux réussies seront proposées ainsi que des sessions on-line de découverte culturelle en anglais et des invitations aux événements en ligne organisés par HEC.

L’Espci entend renforcer son ouverture sociale. Autre « très Grande école » ultra sélective l’Espci a mis son ouverture sociale au cœur de son nouveau projet. « Nous allons notamment créer une nouvelle voie d’accès reposant sur des critères de sélection innovants pour favoriser des étudiants motivés ayant développé un projet de recherche personnel. Nous allons rechercher des candidats ayant une fibre expérimentale », explique Vincent Croquette, le directeur de l’ESPCI qui voit là une « ouverture vers des esprits pratiques venant de nouvelles filières, plus techniques, qui viendraient s’épanouir dans notre école ».

L’ESPCI accueille en moyenne 26,2% d’étudiants boursiers depuis 2015. Mais c’est une proportion qui a eu tendance à baisser ces dernières années, du fait notamment d’un recrutement de plus en plus centré sur les classes préparatoires parisiennes. « Nous sommes remontés à un niveau plus élevé en 2021 grâce à une mise en avant de nos Bourses Joliot, attribuées sur critères sociaux. Nous souhaitons aussi élargir la possibilité pour les boursiers d’être logés tout au long de leur scolarité à l’ESPCI dans des conditions financières favorables », reprend le directeur qui va également favoriser le recrutement de femmes dans son corps professoral.

Des dispositifs pour aider financièrement les boursiers. Pour favoriser l’inclusion sociale les écoles de management multiplient les aides aux boursiers. Notamment pour les inciter à rejoindre leurs programmes Grande école. Cette année, MBS crée ainsi trois nouveaux dispositifs de bourses d’excellence, qui seront attribués dès l‘issue des concours 2022 aux meilleurs candidats boursiers CROUS. D’un montant de 5000€, ces bourses viennent en déduction des frais de scolarité de la première année du PGE. Quant à emlyon, elle financera à la rentrée 2022 jusqu’à 100% des frais de scolarité du Programme Grande Ecole pour les étudiantes et les étudiants boursier du CROUS, en fonction de leur échelon. Les bénéficiaires de l’échelon 7 n’auront ainsi rien à débourser. C’est un peu moins généreux qu’à ESCP qui a rendu son cursus absolument gratuit pour les boursiers à partir du rang 4. L’ISC Paris réduit elle à 2500€ les frais de scolarité des boursiers pour la 1ère année du PGE à la rentrée de septembre 2022.

Des décisions qui viennent contrebalancer une hausse continue des frais de scolarité ces dernières années. Selon une étude de l’Étudiant, à la rentrée 2020 un étudiant en programme Grande école payait en moyenne 1 800 euros de plus pas an qu’à la rentrée 2015. Nombreux sont donc les professeurs de classes préparatoires économiques et commerciales générales (ECG) à sonner l’alarme comme l’explique Alain Joyeux, le président de l’Association des professeurs de classes préparatoires économiques et commerciales (APHEC) : « Nous alertons les écoles sur le montant de leurs frais de scolarité. Quand ils atteignent les 17 500€ par an cela devient insupportable même pour les classes moyennes. D’autant qu’il faut encore y ajouter les frais de vie et le logement. C’est un vrai problème pour les familles auxquelles il faudrait par exemple permettre des défiscalisations de frais de scolarité ».

Le développement de l’apprentissage permet également de contrebalancer cette hausse. « L’alternance, c’est le meilleur véhicule de l’ouverture sociale dans les Grande Ecoles. L’apprentissage permet de financer le cursus d’étudiants qui n’en auraient sinon pas les moyens. Recruter des étudiants de milieux sociaux modestes grâce à l’alternance est profondément ancré dans l’ADN de MBS », définit son directeur, Bruno Ducasse, qui prévient : « Réduire le financement de l’alternance signifie dépenser plus pour devoir ensuite soutenir des jeunes sans emploi après leurs études. L’Etat doit comprendre que maintenir le financement de l’apprentissage dans les Grandes Ecoles est la seule voie crédible pour une ouverture sociale significative. Nous le prouvons depuis 20 ans à MBS et sommes disponibles pour le démontrer ».

  • 200 000 bénéficiaires des Cordées en 2021-2022. L’objectif fixé par le président de la République le 8 septembre 2020 sera atteint durant l’année scolaire : 200 000 collégiens et lycéens seront bénéficiaires du dispositif pour 80 000 en 2019. Une dotation supplémentaire de 10 M€ dans le cadre du plan de relance contribue à la montée en charge du dispositif. ,Plus de 800 Cordées de la réussite (contre environ 400 en 2019) développeront des partenariats entre 3 800 collèges et lycées environ et plus de 700 établissements d’enseignement supérieur têtes de cordée, afin d’élargir les horizons des élèves bénéficiaires et de leur présenter dans sa diversité l’offre de formation dans l’enseignement supérieur : filières courtes/longues, filières sélectives/non sélectives, statut étudiant/apprenti, universités, écoles, etc. Pour faciliter l’entrée dans l’enseignement supérieur des lycéens qui ont bénéficié du dispositif durant leur année de 1ère ou de terminale, les établissements d’enseignement supérieur présents sur Parcoursup peuvent prendre en compte cette caractéristique lors de l’examen et du classement des dossiers des candidats.
  • « Encordé » et « tête de cordée ». Un établissement encordé et des établissements têtes de cordée mettent en place des actions pour  donner à chaque élève les moyens de sa réussite dans l’élaboration de son projet d’orientation, quel que soit le parcours envisagé, poursuite d’études dans l’enseignement supérieur ou insertion professionnelle. Une « Cordée de la réussite » repose sur le partenariat entre une « tête de cordée » qui peut être un établissement d’enseignement supérieur : grandes écoles, universités ou des lycées comportant une CPGE ou une STS (Section de Technicien Supérieur) et des établissements dits « encordés » : collèges et lycées de la voie générale, technologique ou professionnelle qui relèvent plus particulièrement des réseaux d’éducation prioritaire, des quartiers prioritaires de la politique de la ville ou de zones rurales éloignées des métropoles. Ce partenariat se traduit par un ensemble d’actions d’accompagnement mises en œuvre dans le collège ou le lycée « encordé » en faveur des élèves volontaires. Il ne se résume pas à une seule mise en relation entre un élève et un étudiant mais se concrétise par un programme d’accompagnement global conçu conjointement entre la tête de cordée et les établissements « encordés », avec le soutien des autorités académiques.

 

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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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