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Distanciel – présentiel : le choc des deux mondes

Dans une circulaire joliment appelés Hybrider la formation dans un contexte contraint publiée le 11 juin, le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation constate que « la situation sanitaire pourrait rendre impossible une reprise de l’année dans les conditions habituelles ». Et d’insister : « La réflexion à mener dès maintenant dans les équipes pédagogiques doit apporter une réponse à la question suivante: quelle est la part du présentiel absolument nécessaire et la part du distanciel possible ? » Et, rassurant, le ministère établit également que « le protocole sanitaire emportera ainsi un «mode différent et inédit» d’activité qui ne deviendra évidemment pas la norme dans les années à venir – même si cela peut conduire à faire évoluer certaines pratiques pédagogiques ».

Il faudra sans doute diviser par quatre le nombre d’étudiants accueillis dans les amphis et par deux en travaux dirigés. La plupart des universités sondées cette semaine par l’AEF (26 universités sur les 31) entendent ainsi assurer entre un quart et la moitiés de leur enseignement en distanciel. Au niveau européen le programme Erasmus+ suit le mouvement en s’ouvrant aux mobilités hybrides(mêlant activités virtuelles et mobilité physique) dès la prochaine rentrée. Imposé par la crise sanitaire, le recours à l’enseignement à distance a fait les preuves de son efficacité mais aussi de ses limites. L’extension de son recours rencontre aujourd’hui de nombreuses oppositions au sein d’une communauté universitaire largement attachée au présentiel. Mais beaucoup en défendent également les atouts. Combat des anciens contre les modernes ou vrai différent philosophique : les arguments des uns et des autres.

Ceux qui disent non au distanciel ! Les tribunes pro déconfinement et anti-enseignement à distance se succèdent et se ressemblent sur le site du Monde. Au nom de la commission permanente du Conseil national des universités, sa présidente, Sylvie Bauer, demande à la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche le retour du présentiel à la rentrée de septembre. Dans sa tribune au « Monde », elle insiste : « L’université est d’abord un collectif qui s’incarne dans un lieu, physique. L’étudiant y fait ses premiers vrais choix de formation. L’université tisse les liens entre les étudiants d’aujourd’hui, les professionnels et amis de demain. Rien de tout cela ne surgira d’un auditoire « confiné » totalement ou partiellement ». Et d’appuyer : « Le distanciel, ce n’est ni le collectif ni l’individuel… C’est la solitude de l’étudiant et de l’enseignant. » Même point de vue dans une autre tribune signée par plus de 700 universitaires qui « refusent de ne permettre la fréquentation du cours magistral qu’une semaine par mois » et proposent de « mettre en place des groupes supplémentaires afin que chacun puisse accéder aux cours. Cela signifie bien sûr des moyens supplémentaires immédiats pour l’enseignement supérieur et la recherche ».

Un point de vue partagé par près de 4000 signataires d’une pétition lancée par Julien Boudon, doyen de la faculté de droit de Reims, dans laquelle il rappelle que « la transmission du savoir passe par une interaction avec son auditoire : des tournures de phrase, des inflexions de la voix, des mimiques, des plaisanteries ou des provocations, des divagations font partie intégrante de l’enseignement. L’enseignant doit pouvoir échanger avec le public qui lui fait face. Pour le dire trivialement, il doit « se passer quelque chose » en amphithéâtre (au « théâtre ») ou en salle de classe et, soyons-en certains, il se passe quelque chose ». Dans un communiqué la Conférence des doyens des Facultés de droit et de science politique pointe que « si le recours aux outils numériques s’est révélé utile en situation de crise aiguë, une telle réponse est par nature temporaire » et, un rien paranoïaque, qu’il est « inconcevable de basculer dans une Université numérique fantasmée par certains depuis des années, qui trouvent dans la crise du Covid-19 le moyen commode de réaliser une chimère ».

Éviter le décrochage. Cette opposition repose notamment sur le constat que beaucoup d’étudiants ont décroché ces derniers mois. Notamment dans les premiers cycles. « Le “distanciel” ne peut venir qu’en complément du face-à-face, Ce n’est pas une solution pédagogique qui peut devenir la norme, elle est très peu adaptée aux jeunes en licence, à plus forte raison pour ceux qui vont arriver à l’université pour la première fois cette année », estime Rachid El Guerjouma, le président de l’université du Mans. Dans la tribune signée par 700 universitaires on lit « Outre, les difficultés économiques engendrées par la nécessité d’avoir un équipement numérique et un accès efficace au réseau, terribles seraient les conséquences pour des étudiants largement laissés à eux-mêmes devant un écran intermittent ou un téléphone peu lisible, coupés d’une sociabilité qui permet de donner de l’énergie de travail, grâce à un environnement psychique et intellectuel favorable ».

Pour déroger aux contraintes de la distanciation physique et éviter d’y recourir, l’université de Rouen entend rendre le port du masque obligatoire. « Nous distribuerons du gel hydroalcoolique à tous les étudiants, notre département de pharmacie va en fabriquer 500 litres par semaine. Enfin, dans certains grands amphis où la circulation d’air ne peut pas se faire par les fenêtres, nous serons contraints de condamner un siège sur deux », explique Joël Alexandre, président de l’université de Rouen Normandie.

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Oui mais à l’hybridation ! Selon une étude Enseignants – chercheurs : quelle expérience durant le confinement ? Quelles projections pour l’avenir ? menée par la Fnege (Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises) et Le Sphinx 60% des enseignants en gestion interrogés estiment que a crise du Covid-19 a permis de « ré-apprécier l’enseignement à distance ». 78% ont progressé dans la maîtrise des outils et en premier lieu Zoom (69,3% l’apprécient) devant Teams (46,2%) et Moodle (46%). « Ce télétravail que beaucoup croyaient jusqu’ici impossible à mettre en œuvre dans nos métiers s’est du coup imposé de lui-même dans l’éducation. De manière dédramatisée. Aujourd’hui les retours des étudiants sont très positifs. Ils se sont sentis très engagés aux côtés de professeurs qui se sont vite adaptés », souligne le directeur d’EDHEC Online, Benoît Arnaud, qui n’entend pas non plus généraliser l’enseignement à distance : « L’objectif est que les cours en ligne représentent 10% du chiffre d’affaires de l’Edhec d’ici cinq ans. Nous ne voulons pas faire de la masse. Les cursus en ligne que nous proposons coûtent très cher à développer. Ce n’est pas du théâtre filmé. Il y a un important travail de production avec les ingénieurs pédagogiques, un temps d’accompagnement par du coaching individuel et de groupe, un coaching carrière. Ce ne sont pas des MOOC de masse ».

S’il s’est imposé, l’enseignement à distance a également été imposé comme le souligne le directeur général de l’EM Normandie, Elian Pilvin : « Nous avons basculé en 100% distanciel très vite et accompli des progrès considérables en un temps record. Mais c’était face à une question conjoncturelle, dans une sorte d’effet de sidération, si cela devient structurel cela sera différent. Si les cours ont bien été dispensés à distance, si même le travail en groupe a bien fonctionné, il manque évidemment toutes les dimensions sociales, sportives, culturelles. Il faut donc revenir sur les campus. C’est indispensable ! » Une opinion que corrobore l’étude qu’a menée l’ESC Clermont BS auprès de ses étudiants pour connaître leurs retours sur le passage au distanciel. Il en ressort que si 88% des étudiants n’ont pas eu de souci avec le passage en distanciel via Microsoft Teams, que si 83% considèrent que les enseignants sont restés disponibles et à leur écoute, que si enfin 62% des étudiants en MGE n’ont pas perçu de rupture dans les enseignements, néanmoins 61% préfèrent l’animation que permet le présentiel et 80% pensent qu’ainsi la qualité des cours en présentiel est meilleure.

Le mouvement de passage à l’enseignement à distance s’est accéléré dans l’enseignement supérieur. Il va se poursuivre. Mais en mode hybride. Parce que c’est mieux pour respecter les normes sanitaires. Parce que cela correspond à la façon dont travaillent aujourd’hui les entreprises et qu’il faut mieux s’y préparer. Mais aussi parce que cela permet de réduire l’empreinte carbone de l’enseignement supérieur. « La trace carbone des cours en ligne ne représente que 10% de celle des cours en présentiel. La trace carbone de 100 étudiants connectés ne représente que 10% de la trace carbone d’étudiants qui sont venus sur les campus et se sont déplacés. C’est un enjeu sociétal important pour les générations futures », relève Benoît Arnaud.

 

 

 

Remboursez ? Le débat n’est pas que philosophique. Il est également une question sonnante et trébuchante comme l’ont démontré les nombreux mouvements de protestation contre le coût d’un enseignement uniquement distanciel aux Etats-Unis (lire par exemple la plainte déposée contre la New York University). S’il n’y a pas eu de mouvement de fond de révolte en France quelques-uns se sont manifestés. A Angers c’est dès début avril que des étudiants de l’Université catholique de l’Ouest (UCO) réclamaient ainsi un dédommagement de la part de leur université faute de pouvoir se rendre sur leur campus. Dans un article Le Figaro Etudiant s’est penché cette semaine sur le sujet et a relevé d’autres demandes d’étudiants. Qui n’ont pas plus reçu un accueil positif dans leur établissement qu’à l’UCO. Enseignement ou pas aucun établissement n’entend pour l’instant baisser ses coûts de scolarité.

« Allons-nous assister demain à une différenciation entre un enseignement présentiel « premium » et à distance « low cost » ? » s’interroge Philippe Durance, titulaire de la chaire de Prospective et Développement durable des entreprises, des territoires et des réseaux du Cnam et auteur d’une synthèse « post Covid » des analyses de plusieurs organismes de conseil et acteurs de l’éducation (Kaufman Hall, le futuriste spécialisé dans l’éducation Bryan Alexander, McKinsey « Coronavirus: How should US higher education plan for an uncertain future? » et Deloitte « Higher education remade byCOVID-19 Scenarios for resilient leaders | 3 – 5years ») pour le Groupe Insa. Une question d’autant plus cruciale qu’il estime que des pandémies « réapparaitront régulièrement dans le monde dans les années à venir… »

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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