POLITIQUE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR

Étudier au temps du Covid

Alors que la pandémie reprend et qu’on n’ose imaginer un nouveau confinement, les effets multiples de la pandémie pour la vie étudiante sont de mieux en mieux analysés. Dans son étude Une année seuls ensemble. Enquête sur les effets de la crise sanitaire sur l’année universitaire 2020-2021, effectuée en juin et juillet 2021, l’Observatoire de la vie étudiante (OVE) a ainsi procédé à un état des lieux de la vie étudiante. Un chiffre est particulièrement inquiétant : 43% des étudiants présentent les signes d’une détresse psychologique alors qu’en 2019-2020, ils n’étaient que 29%. « Nos jeunes sont plus fragiles. Peut-être parce que plus cocoonés. Peut-être parce qu’ils vivent très mal d’être coupés d’une communauté dans laquelle ils vivent. La crise sanitaire a fait émerger cette fragilité que nous n’avions pas vu venir et que l’on retrouve dans toutes les nationalités », commente la directrice de Skema et présidente de la Conférence des directeurs des écoles françaises de management (Cdefm), Alice Guilhon.

C’est souvent lié : un quart des étudiants interrogés déclare également avoir rencontré des difficultés financières importantes ou très importantes durant l’année universitaire 2020-2021, soit 4 points de plus que l’année 2019-2020 (21%) mais 8 points de moins que durant le premier confinement (33%). Enfin, de plus en plus d’étudiants se disent « pas ou peu satisfaits » de l’enseignement qu’ils ont reçu. Ce qui n’a pas entaché leur réussite : au contraire comme le montre une note du SIES (lire plus bas), la réussite en première année de licence a fortement augmenté en 2020.

De graves difficultés financières. Si l’ensemble des étudiants a souffert de difficultés financières, les étudiants étrangers sont les plus touchés : 52% ont rencontré des difficultés financières importantes ou très importantes contre 20 % des étudiants français. De même, les étudiants les plus âgés (26 ans et plus), plus indépendants financièrement, sont deux fois plus nombreux que les autres à déclarer avoir été confrontés à des difficultés financières importantes (45% contre 18% des moins de 20 ans).

Au total entre 2019-2020 et 2020-2021, la proportion d’étudiants déclarant rencontrer des difficultés financières importantes a augmenté de 15 points pour les étudiants âgés de 26 ans et plus et pour les étudiants étrangers (contre 4 points pour l’ensemble).
Par ailleurs, si 15% des étudiants dont les parents sont cadres et professions intellectuelles supérieures déclarent avoir rencontré des difficultés financières importantes ou très importantes en 2020-2021, c’est le cas de 28 % des étudiants dont les parents sont ouvriers et 32 % des étudiants dont les parents sont employés.

Dans ce contexte, la solidarité familiale est essentielle : pendant la pandémie, 37% des étudiants ont reçu de leurs parents ou de leurs proches une aide financière en lien avec la crise sanitaire et 15 % une aide matérielle. Les CROUS ont également été une ressource importante : 27% des étudiants déclarent avoir reçu une aide financière de leur part.

De nombreuses autres initiatives ont été prises par les établissements eux-mêmes. Neoma a ainsi activé un fonds de solidarité Covid, en partenariat avec NEOMA Alumni et la Fondation NEOMA, pour venir en aide aux étudiants en précarité financière. Plusieurs aides d’urgence, pour un montant global de 200 000 €, ont pu être affectées. Même réflexion du côté de l’Edhec comme l’explique son directeur général, Emmanuel Métais,: « Nous avons accordé une aide financière et matérielle aux plus fragilisés de nos étudiant grâce à l’activation de notre fonds d’urgence avec l’octroi de bourses, et avons prêté du matériel, distribué des repas, sans négliger leur bien-être psychologique pour lequel nous avons beaucoup œuvré en mobilisant des coaches et des psychologues pour les aider à surmonter cette période ».

Moins de jobs étudiants. Le confinement du printemps 2020 avait entrainé une baisse importante de l’activité rémunérée chez les étudiants : 46% exerçaient une activité rémunérée en 2019-2020, contre 27% pendant le premier confinement. À la rentrée 2020-2021, la part d’étudiants exerçant un job ou un emploi s’élève à nouveau, mais reste inférieure à son niveau d’avant crise puisque seulement 37 % exercent une activité rémunérée durant l’année universitaire 2020-2021.

Si le revenu tiré de l’activité rémunérée est passé de 780 € par mois en moyenne en 2019-2020 à 763 € en 2020-2021, ce sont les étudiants exerçant un simple job (moins d’un mi-temps) qui ont été les plus touchés : 358 € mensuels en moyenne en 2020-2021 contre 552 € en 2019-2020).

Obligés de rentrer chez leurs parents. À l’occasion du premier confinement (au printemps 2020), près de la moitié des étudiants interrogés (44%) avaient quitté le logement qu’ils occupaient habituellement durant une semaine de cours (la plupart pour rejoindre le domicile parental). Le phénomène était moins prononcé durant la période du « stop and go sanitaire » : seuls 29% des étudiants ont déclaré avoir changé de logement pendant l’année 2020-2021 en raison des périodes de confinement et de couvre-feu.

À la rentrée 2020, un peu plus de la moitié des étudiants (51%) ont déclaré vivre en location, colocation ou sous-location pendant une semaine normale de cours, soit sensiblement le même taux qu’à la rentrée précédente (50 % en 2019-2020). La proportion d’étudiants étant restés
vivre chez leurs parents est légèrement supérieure en 2020-2021 (29 % contre 26 % à la rentrée 2019). Comme l’expliquent les experts de l’OVE, « la montée en autonomie, traditionnellement liée à l’avancée en âge, semble avoir été légèrement ralentie par les mesures liées à la crise sanitaire au moment de la rentrée 2020 ».

Psychologiquement touchés. Le chiffre est particulièrement inquiétant : 43% des étudiants présentent les signes d’une détresse psychologique. En 2019-2020, ils n’étaient que 29% à présenter les signes d’une détresse psychologique et 30 % lors de la période du premier confinement. Comme l’analysent les experts de l’OVE « la plus grande attention accordée à la santé mentale dans le débat public peut favoriser les déclarations des étudiants sur le sujet et donc rendre visible une détresse jusqu’alors ignorée ». Mais ces résultats peuvent aussi tenir à un « mouvement de fond allant vers une dégradation effective de la santé mentale des étudiants ». Enfin, le stop and go sanitaire durant lequel les étudiants ont été soumis à davantage de restrictions que le reste de la population ont pu aussi « accentuer la tendance, davantage encore que le confinement ». Le président de l’université Paris 2 Panthéon-Assas, Stéphane Braconnier, se souvient : « Nous avons subi les changements de pied continus de l’Etat. A la rentrée 2020-2021 nous avons d’abord pu donner des cours à 100% en présentiel, avant que l’Agence régionale de santé d’Ile-de-France n’estime, à tort, que les universités étaient des lieux de contamination. Cela a conduit le gouvernement à nous faire passer en demi-jauge puis en 100% distanciel… Ces changements continuels n’ont cessé qu’à la fin du mois de janvier. Ce que nous demandons c’est de la stabilité ».

Dans le détail, les étudiants indiquent particulièrement avoir éprouvé de la nervosité (49% se déclarent souvent ou en permanence très nerveux), de la tristesse et de l’abattement (38% souvent ou en permanence) ou du découragement (24% souvent ou en permanence). 60% se déclarent en outre souvent ou en permanence épuisés et 30 % avoir souffert de solitude ou d’isolement.

Quatre catégories d’étudiants apparaissent particulièrement fragiles : les étudiants en difficulté financière (65% présentent les signes d’une détresse psychologique), les étudiants étrangers (53%), les étudiants âgés de 26 ans et plus (53%) et les étudiantes (48%).

Là aussi les établissements ont pris les choses en main comme en témoigne le directeur de Sciences Po Rennes, Pablo Diaz : « Nous avons créé un dispositif d’ambassadeurs prévention Covid avec l’École des hautes études en santé publique (EHESP). 20 étudiants que nous réunissions chaque semaine pour interagir avec les étudiants ». C’est dans cette optique que les étudiants ambassadeurs de Sciences Po Rennes ont réalisé une enquête sur la situation psychologique, matérielle et financière des étudiants de l’établissement face à la pandémie. « Nous avons également développé service « Wellness » pour venir en soutien aux étudiants, avec plusieurs dispositifs visant à préserver leur santé et leur bien-être, notamment un système de parrainage entre étudiants français et internationaux », explique Delphine Manceau, la directrice de Neoma.

Des modalités d’enseignement bouleversées. 35% des étudiants interrogés se disent « pas ou peu satisfaits de la formation qu’ils ont reçue » en 2020-21 quand seulement 31% se disent « satisfaits ou très satisfaits ». Une dégradation notable puisqu’en 2019-2020, seulement 10% des étudiants ne se déclaraient « pas ou peu satisfaits » et 64% « satisfaits ou très satisfaits ». Une dégradation qui était déjà notable lors du premier confinement au terme duquel 39% des étudiants déclaraient être « satisfaits ou très satisfaits » et 25 % « pas ou peu satisfaits ».

Durant l’année universitaire 2020-2021, seulement 3% des étudiants déclarent en effet avoir eu uniquement des cours en présentiel. Un tiers des étudiants n’a eu que des cours en distanciel et 65% ont connu une hybridation de cours en présentiel et de cours en distanciel. En ce qui concerne les cours en distanciel, la forme préférentielle reste le cours en visioconférence en temps réel (97% des étudiants qui ont eu au moins un cours en distanciel). « Si les cours magistraux ont été donnés à distance nous avons pu maintenir les travaux dirigés et les travaux pratiques en présentiel », raconte le directeur de l’Eigsi, école d’ingénieurs de La Rochelle, Frédéric Thivet quand le président de l’Association des professeurs de classes préparatoires économiques et commerciales (APHEC), Alain Joyeux rappelle que « nos élèves ont seulement dû suivre une semaine ou deux en distanciel. On ne peut donc vraiment pas parler de « génération sacrifiée ». Cela a été notamment plus compliqué pour les élèves de terminale ou de classes préparatoires en 2019-2020 qui ont compensé quelques lacunes par une sur-motivation. Je n’ai donc pas le sentiment que leur niveau ait été inférieur ».

Les équipements ne semblent pas avoir été un problème. Tous milieux sociaux confondus, 96% des étudiants déclarent ainsi avoir disposé d’un ordinateur ou d’une tablette à usage personnel et 4,2% partagés avec d’autres personnes. Les difficultés ressentie par les étudiants résident davantage dans la qualité de la connexion internet : 43% des étudiants ne l’estimaient pas satisfaisante, en particulier les boursiers (47%) et les étudiants dont les parents sont ouvriers (50%). De même, 45% n’ont pas disposé d’un espace de travail personnel, isolé et au calme (et notamment 48% des boursiers et 54% des étudiants dont les parents sont ouvriers).

Par ailleurs 75% des étudiants indiquent ne « pas avoir eu assez de relations avec les autres étudiants de leur formation », 59% ont eu des difficultés d’organisation de leur travail personnel ou de leur temps et 57% de connexion internet.

Des projets d’études modifiés. La crise sanitaire a fortement influencé les projets de formation. A la fin de l’année 2019-2020 presque un quart des étudiants qui n’étaient pas en fin d’études considéraient que la période de confinement avait eu un impact sur leurs projets de formation, ils sont un tiers dans ce cas à la fin de l’année 2020-2021. 10% ont même décidé ou envisagent d’arrêter leurs études et 13% décidé ou envisagé de se réorienter vers une autre formation ou un autre domaine professionnel (ils n’étaient respectivement que 4% et 9% un an avant). En revanche la même proportion qu’à la fin du premier confinement – 9% – envisage de prolonger ses études.
Les étudiants sont en outre plus pessimistes : ils sont à présent 66 % à penser que la crise sanitaire aura un « impact négatif sur le déroulement de la suite de leurs études », alors qu’ils n’étaient que 50% à la fin de l’année universitaire précédente.

On le sait : la mobilité internationale a été fortement limitée pendant l’année : sur l’ensemble des répondants, 17% auraient dû avoir une période de mobilité internationale pendant cette année, mais celle-ci a été annulée en raison de la pandémie pour les deux tiers et, parmi ceux dont la mobilité avait été maintenue au programme, 42 % n’ont pas pu la réaliser.
Depuis le début de la crise sanitaire, la proportion d’étudiants estimant que leur vie sera meilleure que celle qu’ont menée leurs parents est passée de 46% à 27%, et la proportion de ceux qui estiment qu’elle sera moins bonne de 12% à 32%…

  • Au total, près de 45 000 étudiants inscrits au printemps 2020 à l’université, en grand établissement, en CPGE, en école d’ingénieurs, de commerce, d’art et de la culture ont été sollicités et près de 5 000 ont participé à l’enquête de l’OVE entre le 28 juin et le 15 juillet 2021.
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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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