ECOLE D’INGÉNIEURS, ECOLES DE MANAGEMENT

« Il faut croiser les compétences des écoles d’ingénieurs et de management »

Une Grande école d’ingénieurs, Arts et Métiers et une Grande école de management, NEOMA BS, se sont associés pour réaliser le Livre blanc « Se former aux métiers de demain ». Leurs directeurs respectifs, Laurent Champaney et Delphine Manceau, reviennent sur leur vision d’un monde en mutation qui est aujourd’hui au cœur de leurs stratégies.

  • Vous pouvez télécharger ce Livre blanc en cliquant sur ce lien.

Olivier Rollot : Comment vous est venue l’idée de réaliser ce Livre blanc ?

Laurent Champaney : La montée en puissance du digital transforme tous les métiers et encore plus ceux d’ingénieur. De nouvelles organisations du travail voient le jour et nous devons imaginer comment former de plus en plus des ingénieurs managers. Ce Livre blanc reprend de nombreuses réflexions que nous menons.

Delphine Manceau : Les compétences demandées par les entreprises sont en forte évolution. C’est un sujet de fond dont nous nous sommes emparés récemment en réformant notre programme Grande école (PGE). Les compétences de demain seront hybrides parce qu’il faut absolument apprendre à travailler avec des profils différents. C’est donc important de croiser les points de vue et d’échanger avec les écoles d’ingénieurs. C’est pourquoi nous avons voulu mener ensemble cette réflexion sur les nouveaux métiers et sur la meilleure manière de préparer les étudiants à l’environnement de demain. Nous travaillons beaucoup ensemble au sein de la Conférence des grandes écoles.

L. C : Il est encore rare de voir se croiser les contributions des écoles d’ingénieurs et de management. Or nous constatons que nos pratiques ne sont finalement pas si éloignées. L’avenir du financement des écoles d’ingénieurs nous rapproche. Et même si je ne suis pas un partisan forcené des doubles diplômes je suis certain que nous devons travailler de plus en plus ensemble.

O. R : Quand vous avez commencé à travailler à ce Livre blanc la pandémie du Covid-19 n’était absolument pas d’actualité. Qu’est-ce qu’elle change pour vous ?

L. C : L’impact est d’autant plus fort que les Grandes écoles préparent leurs étudiants à travailler dans une entreprise. Beaucoup plus que les universités. Quand les entreprises font de plus en plus appel au télétravail nous devons y préparer nos étudiants. C’est ce que nous avons fait avec la détemporalisation de la formation. Et nous n’allons pas revenir à l’ancien modèle.

D. M : La crise sanitaire nous a conduit à tester de nouveaux modes de management, de nouvelles pratiques dont certaines valent la peine d’être conservées. Notamment parce que le management à distance permet de communiquer sur plusieurs sites à la fois, apporte plus d’entraide et de transversalité entre les personnels, limite les déplacements. Autant de modes d’organisation de demain que la pandémie nous a conduits à appliquer dès aujourd’hui.

L. C : Arts et Métiers possède huit campus dont les personnels se sont mieux rendu compte qu’ils constituaient en fait un établissement unique grâce à une communication plus directe, qui a réduit les échelons tout en produisant plus d’entraide et d’échanges. Pour beaucoup d’entreprises dont les organisations sont proches de la nôtre cela a été le même constat.

O. R : Les entreprises transformaient déjà leurs organisations avant la pandémie. Elles ont accéléré le mouvement. Comment y préparez-vous vos étudiants ?

D. M : Nous devons encore plus les former à manager dans l’incertitude et à manager à distance, un sujet jusqu’ici assez négligé qui va devenir crucial.

L. C : Les jeunes que nous formons sont souvent militants des causes environnementales et sociétales. Nous devons confronter ces jeunes adultes à une réalité qui est qu’on ne peut pas arrêter de produire de l’acier ou du béton. Nous leur disons donc qu’ils peuvent changer le monde, qu’ils doivent conserver leurs convictions, mais qu’ils doivent également les conjuguer avec la réalité économique. Récemment nous avons d’ailleurs décidé de nous appuyer encore plus sur l’histoire de l’école – et des « Gadz’arts » qui l’incarnent – pour montrer comment toute cette expérience accumulée permet de conduire le changement.

O. R : Les questions environnementales et de RSE (responsabilité sociale des entreprises) sont vraiment devenues prioritaires pour vos étudiants ?

D. M : Sur tous ces sujets climatiques nous nous efforçons de leur démontrer la complexité de ces enjeux et la difficulté de prendre certaines décisions parce qu’elles impliquent des arbitrages entre différentes causes tout aussi importantes. Au-delà de ses convictions profondes il nait toujours un dilemme entre différentes solutions dont aucune n’est parfaite.

L. C : Le changement dans l’entreprise doit concerner toute l’entreprise. On ne peut pas être seul.

D. M : Oui et il faut connaître le système pour le changer de l’intérieur. À NEOMA, nous avons justement développé tout un cycle de conférences sur la RSE. Le président directeur général de Danone, Emmanuel Faber, a par exemple montré que la maximisation du profit ne pouvait pas être l’alpha et l’oméga de l’entreprise. Il a souligné qu’il fallait connaître les fondements classiques de la finance pour pouvoir ensuite les réformer. Nous devons à la fois ne pas décourager les velléités de changement de nos étudiants et leur démontrer qu’on ne peut pas construire des entreprises plus responsables sans posséder toute l’expertise technique nécessaire.

L. C : Quand la demande d’une économie circulaire se fait plus forte cela impacte toute la supply chain et nos étudiants doivent apprendre comment la gérer. Dans le même esprit nous avons conclu un important partenariat avec Dassault Systèmes pour imaginer la ville du futur. Notamment en Asie naissent de nouvelles métropoles dans lesquelles il est possible de modéliser les expériences de vie. Ainsi nos ingénieurs sont amenés à travailler sur des sujets d’ingénierie qui ne sont pas seulement technologiques.

O. R : Comment préparez-vous vos étudiants à traiter ces sujets de société ?

L. C : C’est essentiellement un sujet de vie étudiante. Nous poussons nos étudiants à se mettre au service de la société et notamment des municipalités.

D. M : Au sein de notre PGE nous avons prolongé l’enseignement de certaines disciplines de classes préparatoires, dont les humanités, et créé des séminaires et ce que nous appelons des « capsules académiques » sur les sujets climatiques, environnementaux et sociétaux.

L. C : La gestion des risques est aujourd’hui un élément très présent dans nos enseignements avec des outils à acquérir pour comprendre les risques liés aux pratiques humaines. Nous sommes d’ailleurs bien conscients que nous avons encore trop tendance à proposer des enseignements théoriques, qui permettent uniquement de résoudre un problème type. Il faudrait aller plus loin en évaluant leur capacité à proposer et argumenter des solutions à des problèmes pas forcément bien posés.

O. R : En France on a encore trop tendance à apprendre des recettes toutes faites ?

L. C : Je pense même que cela peut amener des étudiants à ne pas venir dans une école d’ingénieurs parce qu’ils craignent, toute leur vie, d’avoir ainsi à résoudre des problèmes types – ce qui ne sera sûrement pas le cas – plutôt qu’à innover.

D. M : Il faut absolument apprendre à poser les problèmes. Or notre système d’enseignement n’est pas assez orienté là-dessus dès le secondaire. Aujourd’hui il faut développer ses capacités d’adaptation, de réactivité et ce sont des compétences qu’ont nos étudiants.

L. C : Nos étudiants savent s’adapter et n’ont pas peur de l’échec. Ce qui en fait aussi des créateurs d’entreprise.

D. M : Ils sont aptes à la prise de risque et savent que créer une entreprise ce n’est pas forcément réussir. En fait ils ne se doutent de rien. C’est ce qui en fera des acteurs clés du monde de demain.

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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