À l’heure où le secteur de la formation traverse une phase de régulation et de tensions budgétaires, l’association Les Acteurs de la Compétence entend travailler à préserver l’élan engagé depuis la réforme de 2018 tout en répondant à des exigences accrues de qualité et de transparence. Son président, Yves Hinnekint, nous livre une lecture engagée des mutations en cours et des défis qui attendent l’ensemble de l’écosystème.
UNE LOI DE RÉGULATION ACCUEILLIE AVEC VIGILANCE
Olivier Rollot : Pouvez-vous rappeler ce que représente l’association Les Acteurs de la Compétence.
Yves Hinnekint : Nous représentons aujourd’hui environ 1 200 entreprises et associations réparties sur l’ensemble du territoire, y compris dans les territoires ultramarins. Nous sommes la première fédération représentative de la formation et du développement des compétences. Elle rassemble une grande diversité de structures : des écoles, des CFA, des centres de formation continue, des certificateurs, des cabinets de conseil ou encore des concepteurs de solutions pédagogiques. L’ensemble du spectre de la formation y est représenté, y compris le segment de l’enseignement supérieur qui croit…
O. R. : Qu’attendez-vous précisément de la loi de Régulation de l’enseignement supérieur privé qui va bientôt entrer en discussion au Sénat ?
Y. H. : L’objectif d’une qualité reconnue fait consensus. Personne ne conteste la nécessité d’élever les standards pour favoriser un enseignement supérieur exigeant et protecteur. La question essentielle porte sur la concertation. Nous souhaitons que les critères soient définis avec les professionnels, car les réalités sont très différentes selon les établissements.
La distinction entre structures « agréées » et « partenaires » devra également être clarifiée. Si les exigences en matière de qualité sont comparables, il faudra préciser les obligations associées, notamment en matière de recherche ou de composition du corps professoral. Pour certaines écoles, ces exigences représenteront un investissement significatif, parfois difficile à absorber.
O. R. : Le rôle de Parcoursup semble encore flou dans le projet. Quelle est votre position ?
Y. H. : La transparence sur l’offre de formation constitue un progrès pour les familles et les jeunes. Tous les jeunes ne disposent pas des mêmes codes pour naviguer dans ce dispositif. Chaque année, nous accompagnons des familles qui rencontrent des difficultés à comprendre les mécanismes d’inscription, notamment entre formation initiale et apprentissage. Le stress généré par ces procédures pèse sur les parents comme sur les élèves. Une clarification des règles apparaît indispensable.
En revanche, il ne serait pas souhaitable que cette plateforme devienne l’unique canal d’accès à la formation et l’enseignement.
O. R. : Une nouvelle évolution de Qualiopi est également évoquée. Que souhaitez-vous voir évoluer ?
Y. H. : Nous attendons avant tout une concertation approfondie avec la profession. Les critères devront évoluer vers une meilleure prise en compte de l’insertion professionnelle. La transparence vis-à-vis des familles constitue un enjeu majeur : elles doivent pouvoir connaître le taux d’obtention des diplômes et l’accès réel à l’emploi dans les mois qui suivent.
Cette approche pourrait aussi contribuer à rééquilibrer la carte des formations. L’apprentissage a connu une croissance remarquable, ce qui constitue une réussite collective. La régulation doit s’inscrire dans une vision stratégique et non uniquement budgétaire.
UN SECTEUR SOUS PRESSION ÉCONOMIQUE
O. R. : Ressentez-vous déjà les effets des ajustements budgétaires dans le secteur ?
Y. H. : Depuis plusieurs années, les niveaux de prise en charge de l’apprentissage ont été réduits à plusieurs reprises, alors même que l’inflation augmentait les coûts. Certains établissements ont perdu jusqu’à 30 ou 40 % de leurs financements sur certaines formations.
Cette situation entraîne des difficultés financières pour de nombreux centres de formation et écoles. Nous observons déjà des restructurations, des rapprochements et parfois des cessions. Le secteur entre dans une phase de concentration qui concernera aussi bien les petites structures que les grands réseaux.
O. R. : Certains évoquent l’idée d’une participation financière des apprentis. Est-ce envisageable ?
Y. H. : Nous pensons que des contributions modérées, notamment à partir du niveau master, pourraient être étudiées. Ces contributions pourraient couvrir des frais administratifs ou de gestion, dans des proportions raisonnables, comme à l’université.
Une telle évolution devrait s’accompagner de dispositifs de financement adaptés, notamment via des prêts différés ou des aides ciblées. L’objectif resterait de préserver l’accessibilité des formations tout en responsabilisant les bénéficiaires.
LA FORMATION TOUT AU LONG DE LA VIE AU CŒUR DU MODÈLE
O. R. : La formation tout au long de la vie apparaît de plus en plus centrale. Comment voyez-vous son évolution ?
Y. H. : Nous considérons que la formation initiale et l’apprentissage s’inscrivent naturellement dans une logique de formation continue. Nous prônons un continuum de formation. Les métiers évoluent rapidement et les compétences doivent être renouvelées régulièrement.
Dans certains territoires, nous travaillons déjà sur des études prospectives visant à identifier les besoins futurs. L’objectif consiste à développer des formations adaptées localement, afin d’éviter que les jeunes soient contraints de quitter leur territoire faute d’offre adéquate.
O. R. : Les évolutions du CPF suscitent également des interrogations. Quels effets observez-vous ?
Y. H. : L’encadrement du CPF par des mesures de plafonnement et l’introduction d’un reste à charge constituent des signaux importants. Pour certains salariés, même un montant modéré peut devenir un frein à l’entrée en formation. Cette situation pourrait réduire l’accès à la montée en compétences pour les publics les plus fragiles.
Nous observons déjà des questionnements dans les entreprises. Plusieurs collaborateurs renoncent à mobiliser leur CPF en raison du coût résiduel. Cette évolution renforce l’idée que les décisions sont aujourd’hui guidées principalement par des impératifs budgétaires.
O. R. : Les mesures contre la fraude font également partie des réformes en cours du côté du ministère du Travail. Quelle est votre lecture ?
Y. H. : La lutte contre la fraude constitue doit être une priorité Les pouvoirs publics doivent effectuer leur travail d’identification et de sanctions des escroqueries.
Cependant, il serait dangereux d’assimiler l’ensemble du secteur à des pratiques frauduleuses. Un centre de formation qui fraude n’est pas un centre de formation, c’est un fraudeur et un délinquant. La grande majorité des établissements respecte les règles et contribue activement à la formation des jeunes et des salariés.
UN SECTEUR À PRÉSERVER POUR L’AVENIR
O. R. : Au-delà des enjeux budgétaires, quel est selon vous le principal manque aujourd’hui ?
Y. H. : Nous constatons une absence de vision à long terme sur les compétences dont le pays aura besoin à horizon 10, 20 ou 30 ans. Cette question devrait être centrale. Former massivement sans perspective claire sur les métiers d’avenir expose à des déséquilibres durables.
Certaines filières restent saturées, tandis que d’autres, comme la cybersécurité ou la data, connaissent des pénuries. Nous devons adapter notre offre aux besoins économiques réels et anticiper les transformations technologiques, notamment liées à l’intelligence artificielle.
O. R. : Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs publics dans ce contexte ?
Y. H. : Nous appelons à replacer la compétence au cœur des politiques publiques. Les économies budgétaires ne doivent pas devenir l’unique boussole. Une réflexion stratégique sur les métiers d’avenir et les besoins économiques apparaît indispensable.
Nous devons collectivement relever la tête et définir une trajectoire claire pour les prochaines décennies. L’enjeu dépasse le secteur de la formation : il concerne la compétitivité du pays et la capacité à offrir des perspectives solides aux générations futures.