UNIVERSITES

Montpellier III : une université toujours au bord de la crise, entretien avec Anne Fraïsse, sa présidente

Université d’arts, lettres, langues, sciences humaines et sociales, l’université Paul Valéry – Montpellier III a beaucoup fait parler d’elle en raison de ses difficultés financières en 2013-2014. Sa présidente, Anne Fraïsse, revient sur ces difficultés et les conséquences qu’elles ont sur l’accueil des étudiants tout en demandant qu’on réfléchisse à comment, sinon les sélectionner, mieux réguler leurs flux.

Anne Fraisse

Olivier Rollot (@O_Rollot) : On a beaucoup parlé des difficultés financières de votre université, où en êtes-vous aujourd’hui ?

Anne Fraïsse : L’inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche (IGAENR) a rendu un rapport qui confirme notre déficit et ses causes : 62% de l’augmentation de la masse salariale est due à une mesure prise par l’État sur les retraites. Notre déficit provient également de la volonté de l’État d’imposer un volume horaire de 1500 heures en licence ou d’augmenter le nombre de boursiers à taux 0. Toutes décisions que nous ne rejetons pas sur le fond mais qui déséquilibrent notre budget.

O. R : Y a-t-il de nouveau un risque de crise financière qui pourrait passer par la fermeture de votre antenne de Béziers, comme vous aviez menacé de le faire en 2013 ?

A. F : Il y a effectivement ce risque alors que notre déficit s’est aggravé sans que nous ne modifiions notre offre de formation et de recherche. Maintenant, l’IGAENR nous dit que nous avons trop d’enseignants-chercheurs et que nous devrions recruter plus de professeurs agrégés (PRAG) pour diminuer notre masse salariale. Cela alors que nous sommes déjà la soixante-dixième université sur 77 pour notre taux d’encadrement (un enseignant-chercheur pour 45 étudiants contre 15 dans les mieux encadrées). S’il faut que je ferme des masters qu’on me le dise mais je fermerai d’abord notre antenne de Béziers.

O. R : Donc tout le débat que vous avez déjà eu l’année dernière risque de se répéter ?

A. F : Bien sûr puisque rien n’a évolué et que la réforme du logiciel d’affectation de nos moyens [baptisé Sympa pour « système d’allocation des moyens aux universités »], est toujours bloquée. Je veux bien croire qu’il existe des universités qui ont encore des marges de manœuvre mais ce n’est pas notre cas. J’ai l’impression d’être face à une certaine mauvaise foi, comme si on nous disait « mort aux pauvres » et de nous débrouiller avec nos moyens sans jamais rien faire pour nous.

O. R : Mais vous avez encore les moyens d’accueillir tous les étudiants qui postulent chez vous ?

A. F : Plus nous fermons de postes, plus nous fermons de formations, c’est évident. En fait on nous demande de passer d’un système où on accueillait tous les étudiants à un autre, où ce n’est plus possible, mais sans qu’on nous donne le droit de les sélectionner. Le ministère de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et à la Recherche veut rester dans une espèce de « juste milieu » qui met les universités dans une situation aberrante.

Il ne nous reste plus en effet maintenant qu’à créer un système de quotas qui favorise d’abord les étudiants de l’académie puis les sélectionne selon leurs vœux sur admission-postbac avant enfin, s’il y a trop de candidats par rapport à nos places, de passer au tirage au sort. Ainsi on refuse de très bons étudiants qui viennent d’autres académies. Sans parler de spécialités comme arts plastiques qui ne sont pas présentes partout.

O. R : Ce qu’on appelle « l’orientation active » et qui consiste à conseiller aux futurs bacheliers telle ou telle filière en fonction de leurs résultats, ne fonctionne pas ?

A. F : Nous avons très peu de demandes et, de toute façon, comment dissuader un élève d’aller dans une filière qui l’intéresse ? Ce n’est qu’en quatrième année, quand les étudiants sentent qu’ils vont être confrontés au marché de l’emploi, qu’ils s’en préoccupent vraiment.

O. R : Vous êtes favorable à la sélection à l’entrée à l’université ?

A. F : Je ne suis pas spécialement pour la sélection car il faut préserver un droit à l’erreur et ne pas oublier que la sélection, si elle avait lieu, se ferait sur des jeunes qui ne connaissent pas forcément les filières. Il ne faut pas reproduire le système des grandes écoles qui pratiquent une distinction sociale et privilégient des étudiants ayant un parcours linéaire. Pour autant, le système des quotas est le pire socialement. À partir du moment où nous ne pouvons plus recevoir tout le monde, entre le tirage au sort et la sélection, je préfère la sélection.

Mais, avant d’en arriver là, il y a aussi des étapes intermédiaires pour désengorger certaines filières. Pourquoi le ministère de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et à la Recherche ne prend pas, par exemple, la décision d’imposer que l’on ne puisse pas s’inscrire plus de 4 ans en licence sans avis du jury de filière, comme c’était le cas avant ?

O. R : Vous proposez donc qu’on durcisse, comme c’est par exemple le cas à l’université de Perpignan, les conditions de redoublement en licence ?

A. F : Aujourd’hui on peut s’inscrire dix fois en première année de licence et prendre ainsi la place d’un étudiant qui pourrait réussir. Nous envisagions de faire qu’un étudiant ayant moins de 2 de moyenne générale ne puisse redoubler sans avis du jury de filière mais la loi ne le permet pas. Un étudiant qui a entre 0 et 2 c’est soit un faux étudiant, soit un étudiant qui n’a pas le niveau.

O. R : Certains bacs, on pense en particulier au bac pro, ont très peu de chance de réussir à l’université. Et pourtant vous êtes contraints de les recevoir.

A. F : La réussite des bacheliers professionnels en première année et de seulement 7%. Ce qui signifie que 93% échouent ! A l’origine le bac pro devait déboucher sur un emploi et il a été détourné pour donner accès à l’université. Quand je vois le titulaire d’un bac pro « métiers du froid » s’inscrire en LEA je sais que ses chances de réussite sont rigoureusement nulles. On laisse croire aux bacheliers professionnels qu’ils ont les pré-requis pour intégrer l’université alors que c’est faux. Pour remédier à cet échec programmé, nous avons même essayé de créer une licence en 4 ans spécialement pour les bacheliers professionnels mais il n’y avait pas de candidats : ils ne comprenaient pas pourquoi on leur demandait une année de plus qu’aux autres.

O. R : Pourquoi des étudiants qui n’y ont que très peu de chances d’y réussir, viennent-ils toujours à l’université ?

A. F : Mais parce qu’on sélectionne dans des filières qui ne devraient pas prendre les meilleurs élèves. Ceux qui sont en difficulté se retrouvent donc en première année de licence dans des études longues qui ne leur conviennent absolument pas. Un bachelier professionnel vient chez nous parce qu’il n’a pas trouvé d’emploi, ou parce qu’on ne l’a pas admis en BTS, et nous servons à masquer le problème. Seulement aujourd’hui le problème se voit car nous sommes contraints de commencer à refuser des étudiants.

O. R : Votre problème n’est-il finalement pas de devoir recevoir trop d’étudiants pas vraiment motivés ?

A. F :Au-delà des profils de certains étudiants nous constatons effectivement qu’en première année certains étudiants viennent chercher un « statut social », que d’autres veulent avoir simplement accès à la Sécurité sociale étudiante ou à des aides au logement que ne leur permet pas d’obtenir la formation dans laquelle ils sont inscrits, que d’autres encore sont là pour toucher des bourses. Mais ceux-là sont finalement moins nombreux qu’on le dit : on constate par exemple que la proportion de boursiers parmi les étudiants qui ont entre 0 et 2 de moyenne est inférieure à celle qu’ils ont dans l’ensemble de l’université. Au total cela contribue à faire monter le taux d’échec et à dissuader certains parents de bacheliers généraux de laisser leurs enfants aller à l’université alors qu’en réalité ils y réussiraient très bien.

O. R : Mais comment améliorer l’orientation des étudiants s’ils refusent toute contrainte ?

A. F : Dans certains pays il existe des examens à l’entrée à l’université qui ont des taux de réussite de 80% tout en permettant d’orienter les élèves vers les filières universitaires qui correspondent aux disciplines qu’ils ont étudié au lycée. Ce serait tout à fait possible d’en faire autant avec le bac pour, par exemple, orienter encore plus largement les bacheliers technologiques dans les IUT.

O. R : Et après on nous reproche d’avoir un taux de réussite de 40% en première année de licence !

A. F : L’échec en première année de licence c’est le principal problème de l’université aujourd’hui. Nous servons de variable d’ajustement au système et en même temps on nous demande d’avoir de forts taux de réussite. On nous demande de recevoir tout le monde et de laisser redoubler tous ceux qui le souhaitent. Un jour il faudra choisir sinon, à force de nous demander de faire le grand écart, nous allons nous casser les deux jambes !

O. R : Vous vivez aussi dans une véritable incertitude juridique avec des lois qui se chevauchent sans toujours pouvoir vraiment s’appliquer.

A. F : L’exemple le plus frappant c’est celui du contrôle continu. On nous exhorte à l’appliquer mais ensuite les tribunaux nous condamnent, ça a été le cas récemment à l’université de Strasbourg, s’il n’y a pas d’examen de rattrapage. Mais il faut bien choisir entre contrôle continu et examens ! Nous mourons sous une accumulation de réformes dont on ne tire pas les conséquences juridiques.

O. R : Les masters sont aussi au cœur des débats : le ministère de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et à la Recherche dit parfois qu’ils sont très nombreux et récemment le ministre Benoît Hamon a demandé à ce qu’on supprime la sélection entre les masters 1 et 2 (M1 et M2). Que dites-vous sur ces deux sujets ?

A. F : Les masters sont d’abord aujourd’hui le niveau de diplomation à l’université qui permet de trouver un emploi. On peut travailler sur des licences plus directement ancrées dans le monde du travail mais il faut d’abord prendre bien garde à respecter la qualité des masters. Quant à leur nombre, il y a peut-être en France des endroits où il y en a trop mais pas dans notre université. Enfin, la sélection à l’entrée en deuxième année de master conduit effectivement à des situations dommageables pour de très bons étudiants contraints de renoncer en cours de cursus. Songez par exemple que nous avons 400 étudiants en M1 de psychologie pour seulement 100 places ouvertes à l’ensemble de la France en M2. Mais aujourd’hui la licence donne de plein droit l’accès en master…

O. R : Une petite question plus technique : où en êtes-vous dans l’élaboration de votre Comue (communauté d’universités et d’établissements) ?

A. F : Les cinq universités de la région et l’École nationale supérieure de chimie de Montpellier en feront partie avec également un organisme de recherche l’IRD. C’est d’ailleurs lui qui fait un peu traîner les choses car il faut un accord national. Nous devrions être prêts pour la date butoir de fin juillet. Après était-ce bien nécessaire de créer les Comue ? En tout cas cela ne peut pas être négatif.

O. R : Vous entrez dans une Comue en compagnie d’universités avec lesquelles vous n’avez pas voulu fusionner. Pourquoi avoir refusé cette fusion avec Montpellier I et II ?

A. F : Nous sommes plusieurs universités en lettres et sciences humaines et sociales à ne pas avoir voulu de cette fusion car le système nous est aujourd’hui profondément défavorable. Un étudiants de SHS « vaut » 1,1 quand un étudiant de sciences et techniques vaut de 2 à 4 dans le système d’allocation des ressources du ministère de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et à la Recherche. Or aujourd’hui cet écart ne correspond plus à la réalité : les cartographes que nous formons utilisent des matériels aussi chers que bien des scientifiques, les psychologues étudient la biologie comme les étudiants de bio, sans parler de nos étudiants en arts plastiques spécialisés dans les jeux vidéo. On est bien loin des cours magistraux en amphi !

O. R : Certains vous reprochent votre franc parler au motif que donner de l’importance aux difficultés financières de certaines universités risquerait de dissuader certains étudiants de s’y inscrire. Que leur répondez-vous ?

A. F : Le rapport rendu par l’IGAENR a été très positif quant à nos résultats : nous recevons beaucoup d’étudiants, beaucoup d’étudiants étrangers et tous ont la vision d’une université qui, certes, a quelques difficultés financières mais se porte bien partout ailleurs. Nous avons par exemple l’une des meilleures « plus values » en licence parce que nous faisons mieux réussir nos étudiants que ce que l’on attend du type de recrutement que nous avons (milieu socio-culturel, type de baccalauréat…). Vous savez je pense qu’il faut dire les choses ! Si demain le ministère nous demande de fermer des postes pour faire des économies, il est clair que le système va exploser.

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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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