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Nantes, une Ecole centrale très innovante: entretien avec Arnaud Poitou, son directeur

Rapprochement avec Audencia, création de cours en ligne gratuits, doubles diplômes d’ingénieur-manager, développement de l’apprentissage, l’École centrale de Nantes est aujourd’hui parmi les écoles d’ingénieurs qui innovent le plus. Retour avec son directeur, Arnaud Poitou, sur une école qui a le vent en poupe.

Arnaud Poitou (photo Ecole centrale Nantes)

Olivier Rollot : Vous avez pris il y a un an la direction de l’École centrale de Nantes. Quels sont les principaux chantiers sur lesquels vous travaillez aujourd’hui?

Arnaud Poitou : D’abord le fait de conforter notre position d’Ecole Centrale en poursuivant continuellement l’ouverture vers les sciences de l’ingénieur en émergence. Ensuite sur la diversité : il n’y à la fois pas assez de femmes étudiantes, même si le taux de 28% que nous atteignons est remarquable, et de femmes professeurs. Nous devons également progresser dans la dimension entrepreneuriale : nos anciens qui ont créé leur entreprise s’en sont très bien sortis et ils peuvent être plus nombreux à aller dans cette voie. Pour le reste, nous nous situons dans une bonne dynamique avec une croissance forte chaque année.

O.R : Qu’est-ce que doit maîtriser au juste un ingénieur généraliste aujourd’hui ?

A.P : Être un ingénieur généraliste aujourd’hui c’est être polyvalent, intégrateur de savoirs et entrepreneur.  Pour devenir polyvalent, il faut maîtriser plusieurs spécialités. Parce que quand on connaît bien une spécialité, il n’est pas très difficile d’en acquérir une autre et d’être ainsi adaptable. Nous demandons donc à nos élèves de travailler en profondeur plusieurs disciplines plutôt que de faire un peu de tout.

Le campus de l’Ecole centrale à la périphérie de Nantes, proche d’Audencia et des universités nantaises (photo Ecole centrale Nantes).

O.R : Vous l’évoquiez, on parle constamment d’innovation, d’entrepreneuriat aujourd’hui. Mais comment devient-on innovant ?

A.P : D’abord il ne faut pas confondre le risque et le danger comme on le fait trop souvent en France : un pilote de chasse fait un métier risqué mais pas dangereux car il respecte des procédures. C’est la même chose pour un entrepreneur. C’est la même chose pour une innovation qu’on confond trop souvent avec la recherche. Faire de la recherche c’est créer de nouveaux « mots de vocabulaire » quand l’innovation c’est créer de nouveaux produits avec d’anciens concepts.

Prenons l’exemple du lecteur CD : c’est une application innovante d’un laser inventé par la recherche. L’un des travers français est que nous ne sommes pas assez investis dans l’innovation. Développer un produit c’est être créatif du projet à la maquette pour convaincre l’utilisateur final. Et les jeunes d’aujourd’hui, les Y mais encore plus ceux qui arrive et qu’on commence à appeler les «Z», sont passionnés par la création d’entreprise.

O.R : Mais travailler sur le réel demande des moyens très importants pour une école ?

A.P : Effectivement et, avec le soutien public, nous avons par exemple investi 20 millions d’euros dans la construction d’un site d’expérimentation des énergies marines renouvelables au large du Croisic. Ce site est relié à la cote par un câble de 8 MW qui permet de tester l’énergie des vagues comme de l’éolien flottant. Ainsi nos élèves ne travaillent pas seulement sur des équations fondamentales mais aussi sur du réel. De la même façon nous travaillons avec EADS sur le développement de matériaux composites.

O.R : Pour rendre toutes ces innovations rentables, vous avez créé un incubateur avec Audencia. Une école dont vous êtes aujourd’hui très proche.

A.P : Le travail en commun entre les élèves des deux écoles donne des projets beaucoup plus achevés grâce à leur très bonne complémentarité. Le rapprochement que nous avons effectué avec Audencia cette année nous permet ce type d’interactions entre deux écoles qui partagent le même campus.

O.R : Ce qui a sans doute le plus contribué à votre rapprochement est la création d’un cursus diplômant ingénieur-manager / manageur-Ingénieur en 2007 ?

A.P : Depuis longtemps des ingénieurs deviennent managers mais tout le monde nous prédisait l’échec dans l’autre sens, notamment en raison du retard pris en physique par les étudiants de prépas commerciales. Au prix d’une remise à niveau et d’une année de cursus supplémentaire, le résultat est aujourd’hui spectaculaire: aucun des étudiants d’Audencia venus suivre le double diplôme, bien sûr sélectionnés parmi les plus scientifiques du lot, ne redouble son année. C’est frappant de voir à quel point les étudiants sont capables d’accomplir des efforts qu’on croyait impossibles.

O.R : On entend effectivement souvent qu’on ne stimule plus assez les élèves dans les grandes écoles et que certains regrettent le rythme de la prépa.

A.P : La preuve est en tout cas faite qu’il est possible de rattraper un cursus ingénieur et vice-versa. Je suis très impressionné par la motivation des jeunes. Cela doit nous interroger sur la montée de notre niveau d’exigence.

O.R : Vous proposez deux autres doubles diplômes.

A.P : Oui d’ingénieur officier, avec l’École navale, et d’ingénieur architecte avec l’ensa . Concernant ce dernier, il faut bien se rendre compte qu’il s’agit d’un cursus difficile dans les deux sens : la création est un processus intellectuel très différent de celui d’ingénieur. Mais là encore les étudiants sont très motivés et réussissent à avoir leur double diplôme.

O.R : Vous essayez de recruter plus largement qu’en prépa, notamment en développant l’apprentissage.

A.P : Sur les 280 élèves que compte chaque promotion de notre cycle ingénieur, 70% sont issus de prépas, les autres sont étrangers ou viennent par le concours Casting, ouvert aux titulaires d’une licence en sciences. Nous ouvrons également les portes à 15 élèves issus de classes prépas ATS, c’est-à-dire titulaires de BTS ou de diplôme d’IUT. S’ils ont parfois quelques difficultés dans les matières théoriques, la plupart s’en sortent très bien et apportent de la diversité dans nos promotions. Enfin, nous comptons 250 apprentis parmi nos 2000 étudiants. Un nombre que nous voulons augmenter dans les années à venir.

O.R : Vous souhaitez également augmenter le nombre de vos doctorants ?

A.P : 10% de nos diplômés font aujourd’hui un doctorat et nous souhaiterions doubler ce nombre. En France, et plus encore à l’international, les docteurs occupent des postes très intéressants, notamment dans la recherche.

O.R : Votre école a été la première en France à mettre en ligne un cours gratuit et en ligne, ITyPA. Vous croyez au développement de ce qu’on appelle aujourd’hui dans le monde les MOOC (massively open online courses) ?

A.P : Nous sommes face à deux révolutions pédagogiques : la première est le développement du numérique au sens large, dont les MOOC, la seconde le rapport du professeur à l’élève. Nous nous devions d’être présents sur le numérique comme nous nous devons de donner aujourd’hui un poids plus fort à la pédagogie dans le travail de l’enseignant à l’heure d’Internet. Dans ces deux dimensions, nous allons introduire petit à petit plus d’outils numériques dans nos cours. Nous avons déjà été les premiers à faire des TP à distance entre la Corée du Sud et la France avec des outils là-bas et des enseignants à Nantes et vice-versa. Nous allons continuer à travailler dans ce sens avec le réseau des Écoles centrales.

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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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