ECOLES DE MANAGEMENT

Skema BS ou les paradoxes de la réussite

Directrice générale de SKEMA BS, Alice Guilhon est l’une des 25 personnalités qui « changent la France » clame le magazine Challenges dans son numéro du 30 novembre. Une reconnaissance qu’elle ne reçoit pas forcément toujours de la part des pouvoirs publics et qui la fait s’interroger sur un possible départ de son école pour des cieux plus propices…

Olivier Rollot : Il y a quelques semaines vous avez parlé de déménager le siège de SKEMA à l’étranger si le gouvernement continuait à ne pas plus prendre en considération les intérêts des écoles de management de françaises. SKEMA pourrait vraiment quitter la France ?

Alice Guilhon : Les écoles de management françaises constituent un modèle robuste, placent bien leurs étudiants sur le marché du travail et sont très bien classées dans les classements internationaux et notamment celui du Financial Times. Devant de très belles universités françaises, et loin devant les instituts d’administration des entreprises (IAE), elles tirent l’enseignement de la gestion vers le haut. Mais on n’a de cesse en France de leur mettre des bâtons dans les roues, que ce soit en s’attaquant aux classes préparatoires aux grandes écoles, en rendant l’année de césure plus difficile à délivrer et maintenant en menaçant de réformer la taxe d’apprentissage dans une optique hostile à l’enseignement supérieur. Alors oui SKEMA est flexible et peut décider demain de construire sa croissance en dehors de la France et d’installer son siège à Singapour ou aux Etats-Unis.

O. R : Le dialogue est-il encore possible avec le gouvernement ?

A. G : Avec ce gouvernement, avec Jean-Michel Blanquer comme Frédérique Vidal, on peut vraiment dialoguer. Ce dont nous avons besoin c’est d’un cadre clair et fixe qui dure au moins dix ans. D’un partenariat gagnant / gagnant avec l’université.

Mais aujourd’hui le ministère des Finances est aux abois et considère qu’il y a 300 millions d’euros à prendre dans la poche des grandes écoles pour les redistribuer aux apprentis du secondaire. Le pire c’est qu’il n’est même pas certain que ce soit efficace à ce niveau tant les ruptures de contrat y sont nombreuses. Il y a une grande part d’idéologie dans cette décision.

Au contraire le gouvernement pourrait nous aider en défiscalisant les frais de scolarité. Cela ne coûterait pas cher. Mais on ne peut pas nous demander juste de nous taire quand nous faisons face à une concurrence internationale de plus en plus féroce ! Nous ne pouvons pas d’un côté faire la fierté des hommes et femmes politiques quand nous nous imposons dans les classements internationaux et, de l’autre, être critiqués quand nous sommes contraints d’augmenter nos frais de scolarité.

O. R : Quelle importance revêt l’apprentissage pour SKEMA ?

A. G : L’apprentissage est relié à l’ouverture sociale. Les 30% de boursiers que nous avons, beaucoup font le choix de l’apprentissage. Nous avons fait des efforts considérables pour être plus ouverts et si aujourd’hui nos écoles ne sont plus les « écoles de riches » qu’on critiquait souvent c’est largement grâce à l’apprentissage.

O. R : Ces problèmes touchent toutes les écoles de management mais de manière très différente selon qu’elles sont consulaires – sous tutelle d’une chambre de commerce et d’industrie -, associative à but non lucratif comme SKEMA ou privées. Dans ce contexte comment pouvez-vous faire front commun contre des décisions qui vous handicapent ?

A. G : Notre enjeu commun est le rayonnement du modèle français. Nous devons être unis notamment sur la taxe d’apprentissage. Nous devons être soudés pour faire face à la concurrence internationale de grandes universités comme Fudan ou le Massachussetts Institute of Technology (MIT).

O. R : Pour mieux peser faut-il créer un syndicat des écoles de management comme vient de le proposer le proposer le directeur général de Grenoble EM et président du chapitre des écoles de management de la Conférence des grandes écoles, Loïck Roche ?

A. G : Je ne suis pas opposée à l’idée d’un syndicat mais aujourd’hui la Conférence des grandes écoles unit toutes les grandes écoles et sa présidente, Anne-Lucie Wack, fait un travail remarquable. Il faut lui donner de véritables moyens de lobbying, que ce soit à Paris ou à Bruxelles. Et pour cela, pour ne pas se retrouver dépassés par des idéologues qui persuadent la puissance publique que l’année de césure est un emploi déguisé, il nous faut des professionnels.

O. R : Il vous faut des moyens pour vous développer et SKEMA les a trouvés dans son développement international. Notamment en recrutant de plus en plus d’étudiants internationaux qui représentent aujourd’hui 40% des effectifs.

A. G : Faire venir des étudiants internationaux c’est un modèle qui fonctionne mais prend du temps à se mettre en place. Comme nous l’avons fait il faut déjà commencer par envoyer ses propres étudiants à l’étranger pour créer de véritables campus. Aujourd’hui le système est bien rodé et nous sommes submergés de candidatures d’étudiants internationaux de bon niveau : 11 000 pour 1000 places. Nous le devons notamment au formidable travail aux Etats-Unis, en Chine ou au Brésil de notre équipe admissions menée par Benoît Anger.

O. R : La croissance du chiffre d’affaires de SKEMA – 83 M€ cette année, 100 millions dans les trois ans – va venir essentiellement de cette augmentation de vos effectifs d’étudiants internationaux ?

A. G : Nous visons une croissance de plus en plus qualitative. Notre montée en puissance ne se fera pas au rythme de celle des candidatures ; Dans les 100 millions d’euros que nous visons à l’échéance 2021 une grande partie viendra également de l’executive education. Aux Etats-Unis nous pouvons encore augmenter nos frais de scolarité qui sont très modestes si on les compare aux 25 000$ annuels qu’un étudiant doit débourser pour suivre un bachelor dans l’université de North Carolina, qui est voisine de notre campus de Raleigh.

O. R : Parlons plus précisément de votre programme grande école. Comment va-t-il évoluer ?

A. G : Là aussi nous voulons être de plus en plus qualitatif avec une sélectivité qui augmente de 0,2 points chaque année. Notre PGE est une pépite qui reçoit 500 étudiants issus de prépas pour 100 admis sur titre.

O. R : Tout un travail est réalisé en ce moment entre une quinzaine d’écoles de management et les professeurs de l’APHEC (Association des professeurs des classes préparatoires économiques et commerciales) sur la notion de continuum entre les CPGE et les grandes écoles. Un travail dans lequel SKEMA et vous-même jouent un rôle majeur, par exemple avec la définition d’un cursus « 2+1+2 »…

A. G : Il nous faut avant tout communiquer sur la réalité d’un cursus en cinq ans. Dans ce cadre l’année de pré-master entre les deux années de prépas et les deux années de master, est une sorte d’année « sas ». Après plusieurs années où ils ont suivi 1000 heures de cours par an, les étudiants doivent à la fois décompresser et découvrir une vie associative qui va les restructurer. Il faut isoler cette année pour y placer plus de cours connectés à la classe préparatoire, de l’économie, de la philosophie, de la géopolitique, au-delà du marketing et de la comptabilité.

C’est aussi pour cela que nous faisons venir des professeurs comme Emmanuel Combe, dont le « Précis d’économie » est une référence pour tout élève de prépa, et dont les étudiants boivent littéralement les paroles. Même chose avec les cours de géopolitique de Frédéric Munier. Depuis cette année nous proposons ainsi toute une nouvelle offre de cours dans la continuité de la prépa. Nos étudiants suivent plus de cours et en sont ravis. Tout l’objectif est de faire de cette « année 1 » à la fois une année de continuité et de rupture pour préparer progressivement nos étudiants à intégrer le cycle master.

Mais encore une fois notre travail c’est de dispenser un cycle en 5 ans tous ensemble, classes prépas et grandes écoles.

O. R : Plusieurs écoles ont fait évoluer ces dernières années la manière dont se déroulent leurs oraux des concours. Réfléchissez-vous également à des évolutions ?

A. G : Comment juge-t-on des candidats ? Comment estime-t-on la façon dont ils se projettent au-delà de leur choix d’école ? Cela ne peut pas être par une énième validation de leur analyse de l’œuvre de Sartre. Nous pourrions les faire travailler en groupes sur des cas pratiques. Et en amont du concours nous pourrions les faire accompagner des dirigeants ou leur proposer des stages pour mieux leur faire appréhender ce que leur apportera leur future école. Nous voulons bien être une école pilote pour tester ces nouvelles formes de préparation et de passage du concours.

O. R : Les écoles de management sont ouvertes au monde mais est-ce si facile que cela de faire travailler ensemble des étudiants venus du monde entier ? Et notamment des étudiants français issus de prépas…

A. G : Les étudiants français ne sont clairement pas préparés à recevoir des étudiants étrangers. Nous devons les y forcer en les mélangeant dans des groupes interculturels sinon ils restent avec leurs amis de prépas. Cela fait aussi partie de notre travail de les brasser avec toutes les nationalités. Les classes préparatoires sont un univers très homogène qui doit s’ouvrir au monde réel.

Pour une école mono-site qui n’a beaucoup bougé depuis longtemps c’est très difficile alors que notre fusion et nos implantations internationales nous ont amené à tout réinventer.

O. R : Plus largement qu’est-ce qu’une école de management de management comme SKEMA doit apporter aujourd’hui à ses étudiants pour répondre aux attentes de la société dans les années à venir ?

A. G : D’abord les fondamentaux c’est à dire des cours d’économie qui dépassent la seule micro-économie. Ensuite leur apprendre à se réinventer et à acquérir un esprit critique qui dépasse le « Je l’ai lu sur Internet ».

Nous leur devons une sorte de « fond de sauce » qui leur permette tout au long de leur vie de remettre au goût du jour leurs cours sur l’intelligence artificielle (IA), le Big Data, le codage ou encore les fondamentaux du marketing.

Ils doivent également acquérir les softskills qui seront une de leurs grandes valeurs ajoutées. C’est à dire le respect de l’autre, le sens de l’international, de la mobilité, la capacité à innover. C’est aujourd’hui le travail au quotidien de toutes les business schools de la planète mais il faut y ajouter l’expérience.

O. R : L’intelligence artificielle (IA) c’est la nouvelle frontière du management que doivent absolument maîtriser vos étudiants ?

A. G : L’IA pose des problèmes vertigineux tant sur le plan managérial qu’éthique, bien au-delà du codage ! Est-ce que la France, qui a raté les précédents tournants technologiques, peut prendre une part leader dans celui de l’IA ? Je l’espère parce que ce n’est pas juste un problème dans l’air du temps. C’est une réponse à de grands enjeux qui arrivent très vite.

Pour cela nous devons apporter une remise à niveau à nos étudiants sur le plan technologique mais aussi recruter des étudiants qui manifestent un vrai intérêt pour cette évolution. Dans les 30 prochaines années on va tâtonner en créant quantité de métiers qui n’existent pas aujourd’hui reliés à l’IA. Mais tout notre enseignement doit d’abord être ancré sur l’éthique et les valeurs si on ne veut pas « tomber du côté obscur de la force ». Plus nos étudiants seront conscients du poids des valeurs que nous leur enseignons plus ils seront armés dans l’économie de la connaissance.

O. R : Ces valeurs correspondent aux attentes de vos étudiants ?

A. G : Ils sont les premiers à nous pousser à développer l’humanitaire au travers de leurs associations. Mais ils sont aussi dans un esprit communautaire qui repose sur la confiance dans leurs pairs. Nous devons les ouvrir à d’autres logiques, aux Etats-Unis comme en Chine, pour forger un socle commun qui leur sera très utile. Et il ne faut pas oublier leur rôle de citoyen. Comment peut-on être citoyen si on refuse d’aller voter ? La société a tendance à les endormir et c’est aussi notre rôle de former des citoyens dans le monde entier !

O. R : Vous venez de restructurer les disciplines que vous enseignez pour créer des « académies » : globalisation, digitalisation et innovation. C’est dans cet esprit ?

A. G : C’est une évolution naturelle avec la montée du Big Data et de l’intelligence artificielle. En 2018 nous créerons un double diplôme en IA avec une école d’ingénieurs dans la continuité de nos programmes digitaux. L’investissement dans l’IA est une étape normale pour une école de management comme pour toutes les entreprises. Parce que nous sommes préoccupés par l’impact de l’IA sur les business models traditionnels, nous structurons toute une équipe autour des questions d’IA appliquée au management. En finance nous avons déjà créé le projet « Fintech » pour répondre à la montée de l’IA dans le secteur.

O. R : La bonne entente de SKEMA avec l’université de Nice a permis au site niçois d’obtenir des financements dans le cadre des programmes d’investissement d’avenir. Ces synergies sont loin d’être la règle sur tout le territoire et il se trouve que la présidente de l’université de Nice, Frédérique Vidal, est devenue depuis ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation. Comment expliquez-vous la force collective du site universitaire niçois ?

A. G : Avec l’université Nice Côte d’Azur nous avons effectivement obtenu plusieurs labels, créé des synergies et des programmes reconnus comme la bachelor Esdhem que nous délivrons conjointement. Frédérique Vidal a un vrai talent pour exposer les contraintes et trouver des solutions. Ensemble nous avons fusionné des centres de recherche et SKEMA a même intégré une UMR (unité mixte de recherche) CNRS qui nous donne plus de visibilité et à laquelle nous apportons des moyens. C’est ce modèle disruptif qui a convaincu le jury des Idex puis celui des écoles universitaires de recherche qui a sélectionné notre projet Digital Systems for Humans qui a obtenu un financement de 12M€.

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel). Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

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