« Erasmus+ fonctionne, les établissements s’en emparent, les publics se diversifient, mais les moyens disponibles ne permettent pas toujours de répondre à toutes les demandes »

Nelly Fesseau, directrice de l’Agence Erasmus+ France / Education Formation

by Olivier Rollot

Nelly Fesseau (Photo : FabienCottereau)

À l’approche des 40 ans d’Erasmus, que le programme célébrera le 15 juin 2027, son succès ne se dément pas. Devenu Erasmus+ en 2014, il ne concerne plus seulement l’enseignement supérieur, mais aussi le scolaire, la formation professionnelle, l’éducation des adultes, la jeunesse et le sport. La directrice de l’Agence Erasmus+ France / Education Formation, Nelly Fesseau, revient avec nous sur cette transformation, les tensions budgétaires, l’engouement des établissements et les défis d’une mobilité européenne élargie.

UN PROGRAMME DEVENU BIEN PLUS LARGE QUE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR

Olivier Rollot : Erasmus fêtera ses 40 ans en 2027. Que représente cet anniversaire pour le programme ?

Nelly Fesesau : C’est une étape très importante. Erasmus est né en 1987 comme un programme destiné aux étudiants de l’enseignement supérieur. Depuis, il a profondément évolué. À partir de 2014, avec Erasmus+, son périmètre s’est élargi au public scolaire, à l’enseignement et à la formation professionnelle, à l’éducation des adultes, à la jeunesse et au sport. Le programme couvre désormais six secteurs. C’est précisément cette extension qui reste parfois difficile à percevoir, car beaucoup de personnes associent encore Erasmus à sa forme historique, centrée sur les étudiants.

O. R : Cette évolution explique-t-elle la forte hausse des demandes de financement ?

N. F : En partie. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à une demande très forte. En moyenne, une demande sur deux n’est pas financée. Cette pression concerne plus particulièrement deux secteurs : le scolaire et l’enseignement et la formation professionnelle. Nous avons constaté une très forte hausse de la demande à partir de 2022, puis surtout en 2023. Nous avons d’abord pensé qu’il pouvait s’agir d’un effet de rattrapage après la crise sanitaire. Mais cette tendance s’est confirmée, puis accentuée en 2024, 2025 et 2026. Elle n’est d’ailleurs pas propre à la France : d’autres pays européens observent le même engouement.

O. R : Le programme est-il victime de son succès comme le dit la Cour des comptes dans un rapport publié récemment ?

N. F : C’est très clairement le cas. La Cour des comptes l’a souligné. Le constat est assez simple : Erasmus+ fonctionne, les établissements s’en emparent, les publics se diversifient, mais les moyens disponibles ne permettent pas toujours de répondre à toutes les demandes.

O. R : La Commission européenne envisage-t-elle d’augmenter les moyens d’Erasmus+ ?

N. F : La présidente de la Commission européenne a présenté, le 16 juillet 2025, une base de négociation pour la prochaine programmation 2028-2034. Dans cette base, elle propose une augmentation de 50 % de l’enveloppe d’Erasmus+. C’est un signal très positif. Il vaut évidemment mieux entrer dans une négociation avec une proposition à la hausse qu’avec une enveloppe stable ou en baisse. Mais il ne s’agit encore que d’une base de négociation. Les chiffres définitifs dépendront du vote du Parlement européen sur le cadre financier pluriannuel. Nous ne les connaîtrons qu’à la fin de l’année 2027.

LE RÔLE DE L’AGENCE ERASMUS+

O. R : Quel est le rôle exact de l’Agence Erasmus+ France ?

N. F : L’objectif de l’agence est de mettre en œuvre concrètement le programme Erasmus+ en France. Sa gouvernance est particulière. Nous sommes une agence décentralisée : nous travaillons sous l’autorité nationale du ministère de l’Éducation nationale, mais pour le compte de la Commission européenne. Les fonds que nous distribuons aux porteurs de projets proviennent directement de la Commission européenne et sont versés à l’agence, qui finance ensuite les mobilités (et fonds pour les partenariats de coopération) des bénéficiaires.

O. R : Comment les établissements accèdent-ils à ces financements ?

N. F : Chaque année, nous lançons un appel à projets, généralement en novembre, avec une clôture autour du mois de mars. Les porteurs de projets déposent leur dossier durant cette période. Il peut s’agir d’écoles, de rectorats, d’universités, de grandes écoles, d’associations, de lycées professionnels ou d’autres structures éligibles comme les collectivités. Nous ne nous adressons pas directement aux bénéficiaires finaux, mais aux organisations qui portent les projets. Les dossiers sont ensuite évalués en avril et en mai. Un comité national d’évaluation se réunit, classe les projets, attribue des notes et propose une répartition des fonds.

Un projet déposé une année donnée peut se dérouler sur deux ou trois ans (parfois quatre avec des avenants). Une université peut, par exemple, être sélectionnée au titre de la convention 2024 et réaliser concrètement son projet en 2025 ou 2026. Le fonctionnement est donc pluriannuel. Cela n’empêche pas un établissement de déposer de nouveaux projets chaque année.

O. R : Le programme Erasmus Mundus relève-t-il du même fonctionnement ?

N. F : L’action Erasmus Mundus, créée en 2004, est gérée directement par la Commission européenne à Bruxelles. Il s’agit de soutenir la création de masters conjoints par les établissements de l’enseignement supérieur européen. L’objectif est plutôt d’attirer des talents venus du monde entier vers des formations d’excellence, Ces masters associent plusieurs universités et écoles de différents pays, permettant aux étudiants de suivre le cursus sur au moins 3 campus différents sur 2 ans. Ils sont financés sur plusieurs années, mais pas indéfiniment. L’idée est qu’ils puissent ensuite prendre leur essor.

Depuis 20 ans, ces formations soutenues par le programme Erasmus+ permettent de tisser des réseaux dans l’Espace Européen d’Education et d’avancer vers la mise en place de diplômes communs, reconnus à l’échelle européenne.

UN SUCCÈS FRANÇAIS TRÈS MARQUÉ

O. R : La France fait-elle partie des pays les plus engagés dans Erasmus+ ?

N. F : La France est le premier pays d’envoi en mobilité Erasmus+, tous secteurs confondus. Erasmus+ y rencontre un très grand succès. Cette dynamique s’explique d’abord par une appropriation très forte du programme par l’enseignement supérieur. Dès 1987, plusieurs établissements français étaient déjà mobilisés pour le mettre en place. J’ai moi-même pu en bénéficier dès 1989, dans une phase encore expérimentale à Sciences Po Bordeaux. Cela montre à quel point le programme a rapidement trouvé sa place en France.

O. R : Cette appropriation concerne-t-elle encore principalement les universités ?

N. F : Les universités sont très présentes dans Erasmus+ mais les grandes écoles se sont aussi beaucoup emparées de la mobilité internationale, notamment au moment du passage au format licence-master-doctorat. Beaucoup d’entre elles ont alors structuré leurs cursus sur cinq années, intégré les stages et rendu la mobilité obligatoire. Dans les universités, elle reste plus souvent facultative, ce qui crée des différences importantes selon les filières.

O. R : Comment l’agence accompagne-t-elle les universités ?

N. F : Nous travaillons très étroitement avec elles. La question n’est pas seulement de les faire entrer dans le programme, puisqu’elles y sont déjà très largement présentes. Le sujet consiste plutôt à améliorer la qualité et l’accessibilité des mobilités : comment envoyer davantage d’étudiants, comment mieux accompagner les publics en situation d’inclusion, comment prendre en compte le handicap, comment lever les freins sociaux ou administratifs. L’enjeu n’est pas uniquement quantitatif.

UNE MOBILITÉ QUI TRANSFORME LES PARCOURS

O. R : L’agence a-t-elle un lien direct avec les étudiants ?

N. F : Nos services accompagnent surtout les établissements dans l’accompagnement de qualité auprès de leurs publics. Et Nous avons des actions de communication à destination des bénéficiaires finaux, dont les étudiants. De plus, chaque personne qui bénéficie d’une mobilité Erasmus+ remplit un questionnaire à la fin de son séjour. Ces retours nous permettent de mieux comprendre la manière dont la mobilité s’est déroulée. Ils apportent aussi une vision qualitative très précieuse.

Les bénéficiaires évoquent souvent une expérience fondatrice. Les effets les plus fréquemment cités concernent l’autonomie, la confiance en soi, les compétences linguistiques, l’ouverture culturelle et parfois même les choix de vie. Beaucoup regrettent surtout de ne pas être partis plus longtemps.

Une mobilité peut être courte ou longue. Elle peut durer quelques jours, plusieurs semaines, plusieurs mois, mais elle est généralement plafonnée à douze mois par cycle. Il est aussi possible de réaliser plusieurs mobilités au cours d’un parcours, selon les règles applicables et les possibilités offertes par l’établissement.

O. R : Erasmus+ joue-t-il aussi un rôle dans la construction européenne ?

N. F : Parmi nos enquêtes, nous notons que 75% des bénéficiaires se sentent plus Européens au retour de leur mobilité Erasmus+. La mobilité crée des liens personnels, académiques et professionnels entre les jeunes des différents pays européens. Erasmus+ contribue à faire vivre une citoyenneté européenne concrète. Les parcours individuels racontent souvent cette dimension : des étudiants partent quelques mois, découvrent un pays, construisent un réseau, parfois une trajectoire professionnelle ou personnelle durable. Erasmus+ dépasse donc largement le seul financement d’un séjour.

LA FORMATION PROFESSIONNELLE, NOUVEAU FRONT DE LA MOBILITÉ

O. R : Le développement de la mobilité des apprentis constitue-t-il la plus grande évolution du programme ?

N. F : C’est l’un des mouvements les plus importants. L’enseignement et la formation professionnels connaissent une très forte croissance dans Erasmus+. Les apprentis, les lycéens professionnels et les établissements de formation sont de plus en plus nombreux à vouloir utiliser le programme. C’est une évolution majeure, car Erasmus+ n’est plus seulement associé à l’université.

O. R : La mobilité des apprentis est-elle plus difficile à organiser ?

N. F : Elle demande effectivement une organisation exigeante. Il faut articuler les calendriers de formation, les besoins de l’entreprise, le cadre contractuel et les conditions d’accueil dans le pays de destination. Mais les bénéfices sont considérables. Les entreprises soulignent les compétences acquises par les apprentis : autonomie, maturité, adaptabilité, confiance et compétences linguistiques. Pour un jeune en formation professionnelle, une mobilité européenne peut être extrêmement structurante. Nos enquêtes montrent que 86% de ces jeunes estiment avoir accru leur employabilité en quelques semaines de stage Erasmus+ à l’étranger.

O. R : Les entreprises y trouvent-elles aussi leur intérêt ?

N. F : Elles y gagnent beaucoup. Un apprenti qui revient d’une mobilité européenne a souvent franchi un cap. Il a travaillé dans un autre environnement, découvert différentes méthodes, renforcé son autonomie. Certaines entreprises peuvent aussi accueillir un apprenti venu d’un autre pays européen dans le cadre d’échanges. La mobilité fonctionne alors comme un levier de compétences, mais aussi comme un outil d’ouverture pour les organisations.

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