Ce n’est pas par hasard si le congrès annuel de la Cdefi (Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs) était consacré à l’attractivité des école d’ingénieurs. Après des années passées à vouloir augmenter leurs effectifs elles sont bien forcées de constater leurs difficultés à seulement remplir leurs promotions. Un sujet largement abordé par le président de la conférence, Emmanuel Duflos (EPF), et ses trois vice-présidents : Dominique Baillargeat (3Il), Romuald Boné (Insa Strasbourg) et Laure Morel (ENSGSI Université de Lorraine).
La baisse des vœux, un signal d’alerte. La baisse du nombre de vœux vers les écoles d’ingénieurs cette année sur Parcoursup est le premier motif d’inquiétude. Pour autant l’analyse reste encore incomplète. « Les écoles ne savent pas encore précisément où ces candidats manquant sont partis ni si cette baisse se traduira mécaniquement par une baisse des effectifs à la rentrée » note Emmanuel Duflos.
Le taux de transformation sera décisif. Moins de candidats ne signifie pas forcément moins d’inscrits si ceux qui restent sont plus déterminés. « Mais une certitude s’impose déjà : même si les écoles remplissent leurs promotions, elles ne formeront probablement « pas plus » d’ingénieurs, alors que l’industrie et la société en demandent davantage », regrette Romuald Boné.
Une attractivité qui dépasse les écoles. Cette baisse renvoie à une question plus profonde : l’attractivité des sciences, des technologies et des métiers d’ingénieur auprès des nouvelles générations. « Nous ne pouvons pas agir seules. L’appétence pour les sciences se construit bien avant l’enseignement supérieur, dès le début de l’école primaire », constate Laure Morel. D’où l’appel à une action collective, interministérielle, associant l’école, l’État, les entreprises et les territoires.
Le sujet est aussi politique. « Former des ingénieurs ne relève pas seulement de l’intérêt des établissements ou des entreprises. Cela touche à la souveraineté industrielle, technologique et même militaire du pays » reprend le président. Les quatre directeurs soulignent que la capacité de la France à disposer de compétences scientifiques de haut niveau conditionne sa place dans un environnement international « de plus en plus complexe et agressif ».
Dans ce contexte, le colloque n’a pas été vécu comme un moment défaitiste. Malgré les difficultés, ils décrivent une communauté « combative », consciente des défis mais décidée à y répondre. L’attractivité reste le mot clé, mais elle s’élargit : il ne s’agit plus seulement de recruter davantage, mais de donner du sens à la formation d’ingénieur.
International : entre opportunité et incertitudes. Les écoles d’ingénieurs accueillent déjà une part significative d’étudiants internationaux : environ 20 %, soit davantage que les universités mais moins que les écoles de commerce. L’international reste donc un levier d’attractivité, mais les évolutions des frais de scolarité pour les étudiants extra-européens interrogent. « Dans de nombreux pays concurrents, les études sont beaucoup plus coûteuses, et la gratuité n’est pas toujours perçue comme un avantage. Dans certains contextes, un prix faible peut même être interprété comme le signe que « la formation ne vaut pas grand-chose » », rappelle Emmanuel Duflos.
Derrière les frais, c’est une vision de société qui se dessine. La France considère-t-elle les étudiants internationaux comme une richesse stratégique, susceptible de contribuer à la recherche, à l’innovation et à la souveraineté ? Ou adopte-t-elle une lecture plus économique, en estimant qu’ils doivent contribuer davantage au coût réel de leur formation ? Pour les écoles, le problème vient surtout d’une impression de décalage : « On est sur des mesures techniques qui sont décorrélées d’un sens ».
Territoires, genre et inégalités : l’autre défi de l’attractivité. La question territoriale apparaît désormais avec plus de force. Dans certains bassins, les écoles sont proches géographiquement, mais restent difficiles d’accès pour des jeunes sans transport, sans réseau ou sans ressources. Les intervenants pointent aussi l’accumulation des freins. Être issu d’un milieu social défavorisé, être une jeune femme, vivre loin d’un grand centre urbain : ces facteurs peuvent se cumuler et rendre l’accès aux écoles d’ingénieurs plus difficile.
L’apprentissage joue ici un rôle central. « Pour certains jeunes, notamment dans des territoires éloignés, l’alternance est la condition même de l’accès à la formation. Mais les tensions sur le financement et les incertitudes des entreprises fragilisent cette voie », s’inquiète Dominique Baillargeat. Les écoles craignent de perdre des candidats qui ne peuvent pas se permettre un cursus classique.
De la transition à la transformation. Un glissement sémantique résume l’état d’esprit du secteur : les écoles ne parlent plus seulement de transition, mais de transformation. Transition énergétique, environnementale, numérique : ces sujets sont désormais perçus comme des impératifs rapides, structurants, qui imposent de transformer les formations, les pédagogies et les organisations.
L’intelligence artificielle aurait pu occuper tout l’espace et les quatre directeurs saluent le fait que le colloque ne soit pas devenu « un colloque sur l’IA ». Le débat a plutôt porté sur les valeurs, les usages, les compétences cognitives et la manière d’éviter que les étudiants ne cèdent à la facilité. L’enjeu est d’« hybrider » la machine et l’humanité, sans renoncer à l’exigence intellectuelle.
Cette hybridation vaut aussi pour les cursus. « Les écoles défendent des approches intégrées, où l’IA vient enrichir un métier ou un cœur de compétence, plutôt que de s’ajouter sous forme de cours isolés. La simple juxtaposition ne suffit plus. Il faut construire des formations cohérentes, capables d’articuler sciences, technologies, management, design, architecture ou sciences humaines », établit Romuald Boné.
Tech schools et écoles de management : une nouvelle concurrence. L’essor des formations technologiques dans les écoles de management est regardé avec attention. Ces « tech schools » peuvent séduire une partie des lycéens intéressés par l’IA, la data ou le numérique, mais sans viser nécessairement le même niveau scientifique qu’une école d’ingénieurs.
Le risque, selon certains intervenants, est de brouiller les discours. « Former à l’usage de l’IA n’est pas former à sa conception. Vous saurez peut-être utiliser une IA mais cela ne signifie pas que vous saurez fabriquer une IA » ni en comprendre les limites techniques », spécifie Dominique Baillargeat. Les écoles d’ingénieurs entendent bien donc défendre la clarté des compétences et la protection du titre d’ingénieur, garanti par l’accréditation CTI.
Apprentissage : la qualité au centre du débat. La question du financement de l’apprentissage reste sensible. Les écoles d’ingénieurs regrettent que les financements puissent aller de manière équivalente à des formations dont les niveaux d’exigence ne sont pas comparables. La certification Qualiopi est jugée utile, mais « largement insuffisante » pour garantir la qualité pédagogique, l’encadrement, l’accompagnement et le contenu de formation.
« Les écoles plaidaient pour que les financements soient davantage liés à une évaluation exigeante de la qualité. Cette demande n’a pas été retenue », regrette Emmanuel Duflos en évoquant le vote au Sénat de la loi de Régulation de l’enseignement supérieur privé quand Dominique Baillargeat alerte sur les effets économiques délétères qu’auraient les désistements tardifs d’étudiants prévus par le texte lorsque les groupes, les intervenants et l’organisation pédagogique sont déjà calés.
Le niveau scientifique, une inquiétude ancienne mais aggravée. La baisse du niveau scientifique des étudiants n’est pas présentée comme un phénomène récent. « Il y a 10 ans, vous auriez posé la même question, j’aurais déjà dit oui », résume Emmanuel Duflos pour lequel cette évolution « s’est construite sur vingt ou vingt-cinq ans, à travers des réformes successives du primaire, du secondaire et du baccalauréat ».
La réforme du bac n’est donc pas l’unique cause, mais elle aurait accentué certains effets : choix de spécialités, contrôle continu, stratégies des lycées, pression des familles sur les notes. Les écoles constatent des écarts entre les résultats affichés et les compétences réellement maîtrisées. Le risque ultime est celui d’un déclassement technologique et donc d’une dépendance politique.
Les directeurs refusent en tout cas de faire porter la responsabilité aux jeunes. « Il n’y a pas eu, il y a 18 ans, une série d’accouchements de petits Français plus bêtes », signifie le président qui conclut : « Le sujet est bien celui de la formation reçue, des habitudes de travail transmises, du goût de l’effort et de la capacité à chercher, se tromper, recommencer ».