A la recherche de l’école d’ingénieurs de demain

Retour sur le congrès annuel de la Cdefi (Conférence des directeurs des écoles françaises d'ingénieurs)

by Olivier Rollot

Une table ronde intitulée « Former, attirer, projeter : quelles priorités pour les écoles d’ingénieurs à l’horizon 2027 ? » réunissait Clarisse Angelier, présidente de l’ANRT (Association nationale de la recherche et de la technologie), Thierry Coulhon, président d’IP Paris et une doctorante à l’université de Lille, Rania Chougui, aux côtés d’Emmanuel Duflos.

Un atelier, un débat, beaucoup de questions, pour ses 50 ans la Cdefi (Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs) s’est largement penchée sur la question de ce que serait l’école d’ingénieurs – et l’élève ingénieur – de demain. Comme le présentait en introduction du colloque le président de la Cdefi et directeur de l’EPF, Emmanuel Duflos : « Derrière la thématique de l’attractivité se cache une interrogation profonde : Comment redonner aux jeunes générations le désir de participer à l’aventure scientifique et technique ? Comment leur transmettre non seulement des compétences mais également une ambition collective ? Comment faire en sorte que les métiers d’ingénieurs redeviennent pleinement des métiers de sens, de responsabilités et d’avenir dans l’imaginaire des jeunes générations ? Tel est sans doute l’une des grandes missions des écoles d’ingénieurs pour les décennies à venir ».

Des étudiants en quête de sens. Les jeunes générations ne rejettent pas l’exigence scientifique, mais elles veulent comprendre à quoi elle sert. « Le vieux récit de l’école d’ingénieurs difficile, sélective et presque initiatique ne suffit plus. “Être ingénieur, devenir ingénieur, c’est dur, c’est difficile” ne parle plus aux étudiants d’aujourd’hui », souligne Rania Chougui, qui rappelle que ceux-ci attendent un environnement qui « donne un sens au-delà de l’objet technique lui-même ». Les questions de société, d’environnement, d’éthique et d’impact humain deviennent centrales dans leur choix d’orientation. Selon une enquête, 30 % des étudiants choisiraient ainsi leur école d’ingénieurs pour des raisons liées aux questions de société ou d’environnement.

Et si les étudiants sont favorables à la réindustrialisation, au produire en France et à la souveraineté, leur confiance envers les grandes entreprises est limitée. Le chiffre cité est frappant : 72,5 % n’ont pas confiance avec les grandes entreprises pour répondre à des défis socio-écologiques

La recherche, maillon faible de l’industrie française. Le diagnostic est sévère et unanime chez les quatre intervenants : les entreprises françaises ne font pas assez de recherche et développement. Et les jeunes pas assez de doctorats puisque 12 % à peine des ingénieurs poursuivent aujourd’hui en doctorat. « L’enjeu est double : former des ingénieurs capables de comprendre les technologies en profondeur, et convaincre davantage d’entreprises que la R&D est une condition de compétitivité », commente Clarisse Angelier.

L’attractivité passe par la diversité. La question de l’attractivité des écoles touche aux viviers de recrutement. « Nous constatons toujours la faible diversité sociale, géographique et de genre dans les écoles d’ingénieurs. Les élèves issus des milieux populaires ou de certains territoires restent peu représentés, tandis que l’accès aux écoles dépend encore fortement de l’entourage familial », reprend Rania Chougui

Les écoles d’ingénieurs sont souvent découvertes par la famille, les amis ou les proches, davantage que par les réseaux sociaux ou les dispositifs institutionnels. Cela laisse de côté des professions entières et des jeunes qui ne se sentent pas légitimes.

Repenser les parcours et les dogmes. Pour accueillir des publics plus divers, il faudra aussi revoir les formats. Emmanuel Duflos remet en cause l’idée que le niveau scientifique doive être parfaitement homogène dès l’entrée en formation : « Nous devons garantir ce niveau “en sortie” plutôt qu’exclusivement “en entrée”, quitte à adapter les durées et les modalités de formation ». Et d’insister : « Le modèle en cinq ans avec ou non des classes préparatoires ne doit plus être considéré comme intangible. Peut-être faut-il ajouter une année de formation pour pallier la baisse du niveau ? »

Les CPES (cycles pluridisciplinaires d’études supérieures) sont une piste intéressante pour diversifier les parcours, de même que les passerelles, les formations hybrides et les modèles plus progressifs : « L’objectif reste l’excellence scientifique, mais avec des chemins plus variés pour l’atteindre ».

La pédagogie sommée d’évoluer. Les écoles changent déjà leurs programmes, mais l’enjeu porte aussi sur la manière d’enseigner. « Les étudiants n’ont pas appris au lycée comme les générations précédentes et n’entrent pas dans leurs études avec les mêmes codes. Les méthodes pédagogiques doivent donc évoluer », stipule Thierry Coulhon qui, lui-même, a préféré ne pas faire d’école d’ingénieurs en démissionnant en son temps de l’École polytechnique.

La mobilité internationale est un levier fort de transformation. « Elle développe moins des compétences académiques classiques que des capacités d’adaptation, d’empathie, d’ouverture et de compréhension des réalités sociales et environnementales », reprend le président. Dans une enquête, 20 % des étudiants ayant vécu une mobilité disent avoir changé leurs pratiques pour les rendre plus respectueuses de l’environnement.

L’intelligence artificielle, chance ou risque. Les IA sont un bouleversement pédagogique et professionnel majeur. « Elles peuvent soutenir l’apprentissage, permettre aux élèves de poser des questions sans crainte de l’échec, aider à comprendre des notions difficiles. Mais elles ne doivent pas masquer l’exigence de maîtrise scientifique », signifie Thierry Coulhon.

Les intervenants appellent à préparer les ingénieurs à travailler avec des IA “agentiques”, décrites comme de futurs “collègues virtuels” capables d’assister, de piloter certaines tâches et de transformer les relations clients-fournisseurs : « C’est une chance si on sait s’en servir, c’est une catastrophe si évidemment on se loupe ».

Remettre les sciences dès l’enfance. Le débat dépasse l’enseignement supérieur. L’urgence est de « redonner le goût des sciences dès l’école primaire. Il faut faire faire de la science très tôt, manipuler, expérimenter, construire, comprendre par le geste », clarifie Clarisse Angelier qui juge la formation scientifique des professeurs des écoles « insuffisante, en particulier dans un système où beaucoup viennent de parcours littéraires ». Une proposition émerge : mobiliser ingénieurs, doctorants et élèves ingénieurs pour intervenir dans les écoles, partager leur passion des sciences et de la technologie, et contribuer à « réenchanter les sciences ».

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