Près d’un milliard d’euros d’impact économique cumulé ! C’est ce que CESI École d’ingénieurs apporte à la France selon une enquête réalisée par le cabinet Utopies. Jean-Marc Ogier, son directeur général, revient avec nous sur la méthodologie utilisée pour mesurer cette empreinte, sur les relations avec les collectivités et sur les enjeux actuels de régulation du secteur privé, d’apprentissage et d’intelligence artificielle.
MESURER L’IMPACT ÉCONOMIQUE POUR MIEUX DIALOGUER AVEC LES TERRITOIRES
Olivier Rollot : Vous avez récemment voulu démontrer la valeur économique de CESI École d’ingénieurs, dont l’impact approche aujourd’hui le milliard d’euros. Près de 927 millions d’euros de produit intérieur brut pour être précis. Quelle était l’idée initiale derrière cette démarche ?
Jean-Marc Ogier : L’objectif consistait à illustrer concrètement en quoi un établissement d’enseignement supérieur mérite l’investissement public, parce qu’il génère une valeur réelle pour les territoires. Cette étude avait aussi une dimension spécifique pour notre école : montrer, territoire par territoire, notre empreinte économique afin que les collectivités locales — maires, présidents d’agglomérations, de départements ou de régions — puissent mesurer précisément l’impact de notre présence.
Nous avons également souhaité rappeler notre existence dans certains territoires où l’enseignement supérieur peut sembler éloigné des préoccupations politiques locales. Cette démarche vise à encourager le développement d’interactions multiples avec les collectivités, mais aussi avec les acteurs académiques et industriels. L’ambition consiste à positionner clairement CESI École d’ingénieurs comme un acteur territorial structurant.
O. R : Cette étude a été réalisée avec le cabinet Utopies. Pourquoi ce choix ?
J-M. O : Cette méthodologie est reconnue pour sa rigueur scientifique. Une démarche similaire avait été conduite par l’université Reims Champagne-Ardenne et m’avait alors convaincu par sa robustesse analytique. Les approches existantes dans ce domaine – par exemple le BSIS de la Fnege – reposent sur des principes comparables : mesurer les emplois directs, les emplois induits et l’ensemble des interactions économiques liées à l’activité d’un établissement.
L’étude part de chaque campus. On analyse d’abord les effectifs, qu’il s’agisse du personnel ou des étudiants, puis la consommation associée à leur présence : logement, alimentation ou services. Ensuite, il faut intégrer les emplois induits par cette activité et l’impact économique indirect, notamment sur les entreprises locales, à travers l’innovation ou le recrutement facilité par la formation des diplômés.
L’ensemble permet d’obtenir une estimation globale de l’impact économique d’un campus sur son territoire.
O. R : Avez-vous un exemple concret illustrant cet effet de levier ?
J-M. O : Notre campus de Rouen constitue une illustration parlante. La région avait investi environ huit millions d’euros dans son développement. Cinq années plus tard, l’impact économique généré correspondait à environ trente fois cet investissement initial. Ce type de résultat démontre clairement l’intérêt d’accompagner des établissements d’enseignement supérieur qui créent de la valeur durable.
ANCRAGE TERRITORIAL ET SPÉCIALISATION LOCALE
O. R : Les collectivités privilégient parfois la création de nouveaux équipements visibles plutôt que le soutien à des structures existantes. Ressentez-vous cette tendance ?
J-M. O : L’inauguration d’un nouveau projet offre naturellement une visibilité politique forte. Maintenir et développer une structure existante peut sembler moins spectaculaire. Pourtant, notre approche reste globale : nous sollicitons les collectivités à la fois pour soutenir de nouveaux projets — campus, espaces d’innovation — et pour accompagner les activités quotidiennes, notamment en matière de recherche ou d’innovation.
O. R : Vous êtes présents sur de nombreux sites. Comment garantir la pérennité d’un campus dans un territoire ?
J-M. O : La clé réside dans l’intégration au tissu socio-économique local. Nous développons chaque campus en cohérence avec les spécificités territoriales. À Toulouse, l’activité s’appuie sur l’aéronautique. Dans d’autres régions, les projets s’articulent autour de l’énergie, du numérique ou de l’industrie. Cette spécialisation territoriale renforce la pertinence des formations et facilite l’insertion professionnelle.
Lorsque l’offre de formation correspond aux besoins économiques locaux, l’ancrage territorial devient durable et la confiance des familles s’en trouve renforcée.
UN MODÈLE HISTORIQUE TOURNÉ VERS L’INDUSTRIE
O. R : Le nom de CESI est connu mais son histoire et sa structure demeurent parfois mal identifiées. Comment définiriez-vous son action ?
J-M. O : CESI École d’ingénieurs possède une histoire singulière. L’établissement a été créé dans les années 1950, lors de la réindustrialisation française, par les grandes branches industrielles. L’objectif initial consistait à promouvoir la mobilité professionnelle en permettant à des techniciens d’accéder au statut d’ingénieur.
Au fil des décennies, cette structure est devenue une école d’ingénieurs majeure, tout en conservant son ADN : promotion sociale et développement économique des territoires. Aujourd’hui encore, la gouvernance repose entièrement sur les branches industrielles. Cette proximité avec les entreprises constitue l’un des marqueurs identitaires du modèle.
O. R : L’apprentissage occupe une place importante dans votre activité. Quelle est sa part aujourd’hui ?
J-M. O : L’apprentissage représente environ 70 % de nos formations. Cette proportion s’est renforcée avec les évolutions législatives récentes, notamment la loi de 2019. L’apprentissage a toujours été au cœur de notre modèle, mais son développement s’est accéléré au cours des dernières années.
RÉGULATION DU PRIVÉ : UNE QUESTION DE LISIBILITÉ POUR LES FAMILLES
O. R : Attendez-vous beaucoup du projet de loi sur la régulation de l’enseignement supérieur privé ?
J-M. O : Des attentes importantes existent, car un amalgame persiste entre établissements lucratifs et structures non lucratives. CESI École d’ingénieurs appartient à cette seconde catégorie : aucun dividende n’est distribué et l’ensemble des ressources est réinvesti dans la formation.
La régulation permettra d’améliorer la lisibilité pour les familles. Certaines découvrent trop tard que le diplôme préparé ne correspond pas à leurs attentes ou que l’établissement manque de stabilité. Une clarification du paysage apparaît indispensable.
O. R : Souhaitez-vous aller plus loin, notamment sur la question de l’apprentissage ?
J-M. O : Une réflexion mérite d’être engagée sur l’utilisation des financements publics liés à l’apprentissage. Lorsque ces financements contribuent indirectement à rémunérer des actionnaires, une question de légitimité se pose. À l’inverse, leur utilisation dans des structures non lucratives répond à un objectif collectif de formation.
O. R : De nombreux établissements évoquent cette année une baisse du nombre de candidats sur Parcoursup. Comment analysez-vous cette situation ?
J-M. O : Une multiplication rapide d’acteurs a créé une concurrence parfois difficile à décrypter pour les familles. De nombreuses structures se sont développées après la réforme de 2019, sans toujours disposer de la même légitimité académique.
Cette dispersion des candidatures peut donner l’impression d’une baisse globale, alors qu’il s’agit parfois d’une redistribution vers des établissements très diversifiés mais qui n’offrent pas toujours les garanties de sérieux nécessaires. C’est justement pour cela qu’une régulation est nécessaire.
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : UN LEVIER POUR L’APPRENTISSAGE INDIVIDUALISÉ
O. R : Comment intégrez-vous l’intelligence artificielle dans votre stratégie pédagogique ?
J-M. O : Une politique globale est en cours de déploiement. Le premier principe consiste à renforcer les compétences scientifiques des étudiants afin qu’ils utilisent ces outils avec discernement. L’intelligence artificielle ne doit pas se substituer aux connaissances fondamentales. Nous devons former des « chefs d’orchestre des IA » avec des capacités d’analyse et de discernement quant à leur impact/.
Le second axe concerne la capacité à choisir les outils adaptés et à comprendre leurs limites, qu’elles soient techniques, éthiques ou environnementales. Former des utilisateurs capables d’analyse critique apparaît essentiel.
Enfin, l’intelligence artificielle représente une opportunité pour individualiser les parcours d’apprentissage alors que chaque lycéen a un profil particulier. Grâce aux traces numériques issues des plateformes pédagogiques, il devient possible d’identifier les besoins spécifiques des étudiants et de proposer des ressources adaptées en temps réel. Cette approche s’inscrit pleinement dans notre mission de promotion sociale.
UNE « MINI-VILLE » REPARTIE SUR 26 CAMPUS EN FRANCE Créée en 1958 par des entreprises, CESI École d’ingénieurs rassemble aujourd’hui près de 20 000 étudiants, dont 8 000 dans son école d’ingénieurs, plus de 120 000 alumni et un réseau de milliers d’entreprises partenaires. Elle délivre un diplôme d’ingénieur, des bachelors, masters professionnels et mastères spécialisés ainsi que des titres RNCP de niveaux 6 et 7.
Dans son étude, l’école se présente comme une « mini-ville » répartie sur 26 campus en France, dont l’activité généré près de 927 millions d’euros de produit intérieur brut chaque année et soutient plus de 36 000 emplois. Selon cette étude, chaque emploi créé au sein de l’école aurait un effet multiplicateur significatif : un poste direct en soutiendrait deux autres dans l’économie française. Ce mécanisme s’explique par la combinaison de plusieurs facteurs, notamment les dépenses liées aux salaires et aux achats de l’établissement, les investissements publics, la consommation des étudiants et l’activité économique générée par les diplômés.
L’influence économique de l’école dépasse le cadre strict de l’enseignement, en irriguant directement plus de douze secteurs d’activité, parmi lesquels le bâtiment, les services techniques, l’information et la communication, la logistique, la santé ou encore la finance. L’étude souligne également le rôle des campus dans le développement territorial : en moyenne, près des deux tiers de la richesse générée par un site bénéficieraient directement à la région où il est implanté, confirmant l’effet d’ancrage local des établissements d’enseignement supérieur.
ECOLES D’INGENIEURS