« Nous devons former des ingénieurs du numérique capables de comprendre les codes d’un secteur »: Sylvain Goussot, directeur de l’EPITA

by Olivier Rollot

L’EPITA aborde une nouvelle étape de son développement. Son directeur, Sylvain Goussot, entend faire grandir l’école en renforçant ses liens avec les entreprises tout en accélérant sur l’IA, l’international, l’executive education et les grands champs technologiques de demain. Entretien.

L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE AU CŒUR DE L’ÉCOLE

Olivier Rollot : Les IA sont au cœur des préoccupations de tout l’enseignement supérieur. Et forcément encore plus dans une école centrée sur l’informatique comme l’Epita. Quelles sont vos grandes ambitions en la matière ?
Sylvain Goussot: Elles sont triples. D’abord, former tous les étudiants aux usages de l’IA, y compris ceux qui ne deviendront pas spécialistes du code ou de la data. Ensuite, former des ingénieurs capables de fabriquer l’IA : nous avons trois grandes spécialisations sur ces sujets, avec environ 150 diplômés par an. Enfin, transformer notre pédagogie afin que les étudiants utilisent l’IA au quotidien, sans fragiliser l’acquisition réelle des compétences.

O. R : Mais la monté en puissance des IA n’inquiète-t-elle pas un peu vos étudiants ?

S. G : Il serait faux de dire qu’ils ne sont pas inquiets. La crainte du premier emploi existe déjà chez les jeunes diplômés, et l’IA renforce cette incertitude. Mais nos indicateurs restent solides : les diplômés trouvent un emploi, les salaires se maintiennent, les stages de fin d’études se placent bien, avec de grandes entreprises. Notre rôle consiste justement à faire en sorte que l’impact négatif ne se voie pas dans leur insertion.

O. R : Les entreprises vous sollicitent-elles de plus en plus sur les IA ?

S. G : Beaucoup plus. Nous échangeons très régulièrement avec elles, notamment sur les compétences attendues à l’heure de l’IA. Personne ne possède la réponse définitive. Les entreprises cherchent, expérimentent, doutent parfois. Cette période crée un dialogue extrêmement riche entre elles et nous qui nourrit directement nos enseignements.

LES GRANDS CHAMPS TECHNOLOGIQUES

O. R : Quels sont les grands domaines que l’EPITA veut renforcer ?

S. G : Trois sujets nous occupent particulièrement. Le premier est la coloration sectorielle : nous devons former des ingénieurs du numérique capables de comprendre les codes d’un secteur, qu’il s’agisse de la santé, de la finance, de la défense, de l’aéronautique ou de l’agriculture. Le deuxième est l’embarqué, notamment avec l’arrivée de l’IA dans les systèmes complexes, les drones, les objets connectés ou les robots. Le troisième est le quantique, en particulier la cryptographie post-quantique.

Les entreprises attendent des juniors qu’ils ressemblent déjà un peu à des seniors. Cela ne signifie pas seulement maîtriser une technologie. Il faut aussi comprendre un vocabulaire, des usages, des contraintes métiers, des codes sectoriels. Nous voulons donc croiser l’expertise informatique avec des environnements d’application très concrets.

O. R : Le quantique est-il déjà un sujet de formation ?

S. G : Nous avons lancé une spécialité quantique en 2021. L’enjeu n’est pas de former des physiciens quantiques, mais des ingénieurs informatiques capables de comprendre, utiliser, protéger et intégrer ces technologies. La cryptographie post-quantique est un sujet stratégique : comment continuer à sécuriser les systèmes lorsque de nouvelles puissances de calcul peuvent fragiliser les méthodes actuelles ?

UNE ÉCOLE DE TRAVAIL ET D’ENGAGEMENT

O. R : L’image de l’EPITA reste associée à des profils très techniques. Est-ce encore vrai ?

S. G : Cette image existe, et elle a une part de vérité positive. Nos étudiants sont reconnus comme très solides techniquement, curieux, autonomes et capables de beaucoup travailler. À l’heure de l’IA, nous aurons besoin de profils qui comprennent ce qui se passe derrière les outils, qui savent expliquer, construire, sécuriser et adapter.

Mais cette exigence peut aussi impressionner les candidats. Certains lycéens se disent que l’EPITA est une école où il faut beaucoup travailler. C’est vrai. Mais nous accompagnons aussi fortement les étudiants. L’école est ouverte très largement, les infrastructures sont importantes, les projets sont nombreux. Cette intensité fait partie de l’expérience EPITA.

O. R : Qu’est-ce qui vous frappe le plus chez vos étudiants ?

S. G : Leur engagement. Ils peuvent passer des heures sur un projet, chercher, recommencer, apprendre par eux-mêmes. Certains arrivent aux oraux avec leur ordinateur pour présenter un jeu vidéo ou un projet personnel. Il y a parfois une forme d’impréparation dans la présentation, mais aussi une maturité technique impressionnante. Cette énergie est précieuse.

Beaucoup disent après coup que cette intensité les a préparés au monde de l’entreprise. Certains racontent qu’en arrivant en entreprise ou à l’étranger, ils ont senti qu’ils avaient déjà acquis des réflexes de travail, d’autonomie et de résolution de problèmes. C’est une grande force de l’école : mettre les étudiants en ébullition intellectuelle, puis leur permettre de transformer cette expérience en confiance professionnelle.

EXECUTIVE EDUCATION ET INTERNATIONAL

O. R : L’EPITA accélère aussi sur la formation continue. Pourquoi maintenant ?

S. G : Nous faisions déjà de l’executive education, notamment en cybersécurité, depuis 2017. Mais le moment est venu d’amplifier le mouvement. Nous observons dans toutes les entreprises un besoin croissant de reprendre la maîtrise des transformations technologiques. Toutes les écoles regardent aujourd’hui deux relais de croissance : l’international et la formation continue. Nous lançons donc EPITA Executive Education, avec une ambition élargie à l’IA, la gouvernance, la transformation numérique et la cybersécurité.

O. R : L’international est-il devenu un axe stratégique prioritaire ?

S. G : Nous comptons déjà environ 600 étudiants internationaux, notamment dans des programmes anglophones. C’est une base solide. L’enjeu consiste désormais à amplifier cette dynamique, à attirer davantage de profils internationaux dans nos formations, y compris dans le cursus ingénieur. Le titre d’ingénieur français garde une vraie valeur à l’étranger. Ce serait dommage de ne pas s’appuyer dessus.

O. R : Le contexte politique peut-il freiner cette ouverture ?

S. G : Les signaux envoyés aux étudiants internationaux comptent énormément. Certains pays anglo-saxons ont brutalement changé de politique, avec des effets très visibles. En France, toute mesure donnant le sentiment que les étudiants étrangers sont moins bienvenus peut fragiliser l’attractivité. C’est un sujet majeur pour nous.

RÉGULATION, PARCOURSUP ET FORMATIONS PRIVÉES

O. R : Que pensez-vous des débats actuels sur la régulation de l’enseignement supérieur privé et de la loi en passe d’être discutée au Sénat?

S. G : Sur le fond, nous sommes pour renforcer la qualité des formations et mieux informer les futurs étudiants. Nous sommes accrédités par la Commission des titres d’ingénieur, évalués par le Hcéres, engagés dans la recherche, et nous remplissons une mission de formation exigeante. Ce qui nous gêne davantage, c’est l’idée d’un deuxième cercle d’écoles qui seraient reconnues, mais dont l’intérêt général serait implicitement questionné.

O. R : La plateforme Parcoursup reste-t-elle centrale dans vos recrutements ?

S. G : Une grande partie de nos recrutements passe par Parcoursup, notamment pour les formations postbac. Nous avons aussi des admissions sur dossier, des étudiants en réorientation et des profils internationaux. Le système a ses contraintes, mais nous savons le gérer. La phase complémentaire reste toutefois un point d’attention, car elle peut devenir une vraie phase d’admission stratégique.

O. R : Quand on pense Epita on pense d’abord à votre diplôme d’ingénieur mais quel regard portez-vous sur le développement des bachelors ?

S. G : Le bachelor est encore un objet mal identifié par les entreprises. Nous avons de très beaux programmes, par exemple en cybersécurité avec l’École polytechnique et le ministère des Armées. Mais le marché français continue souvent de privilégier le bac+5. Cela crée une tension : nous construisons des diplômes de qualité, avec de la recherche, de l’apprentissage, des compétences solides, mais l’employabilité immédiate au niveau bac+3 reste parfois difficile.

Le bachelor peut être un excellent produit de formation. Mais il faut clarifier sa finalité, son niveau, ses débouchés et sa place par rapport au cycle ingénieur. Les entreprises françaises ont longtemps su intégrer des profils bac+2 ou bac+3. Nous devons retrouver cette capacité à reconnaître différents niveaux de compétences.

L’ENJEU DE LA MIXITÉ

O. R : La place des femmes reste un sujet majeur dans les écoles d’ingénieurs. Où en est l’EPITA ?

S. G : Nous sommes passés de 14 % à 17 % d’étudiantes en trois ans. C’est une progression, mais cela reste insuffisant. C’est même frustrant quand nous avons un staff à 50 % féminin et un comité de direction paritaire. Nous travaillons ce sujet avec beaucoup de sérieux, mais nous savons aussi que l’aval ne peut pas tout réparer si l’amont reste défaillant.

O. R : Quelles initiatives vous semblent les plus structurantes ?

S. G : « Girls Can Code » est sans doute l’un des dispositifs dont nous sommes les plus fiers. Ce sont des stages gratuits pour des collégiennes, y compris dans les territoires ultramarins. L’idée est simple : créer le déclic le plus tôt possible. Dans certains pays, notamment en Asie, les formations tech peuvent aussi représenter un véritable ascenseur social pour les jeunes femmes. Cela nous rappelle que l’informatique peut être un outil d’émancipation.

UN DIRECTEUR ISSU DES ENTREPRISE TECHNOLOGIQUES

Sylvain Goussot dirige l’EPITA depuis maintenant deux ans et demi après une longue carrière dans des entreprises technologiques. Ingénieur de formation (X Télécom), il commence son parcours dans les télécommunications à la fin des années 1990, au moment du plein essor du secteur : « J’ai passé sept ans chez Vivendi, d’abord sur des fonctions très techniques, puis progressivement vers la stratégie. J’ai ensuite travaillé dans le conseil, dans les jeux d’argent en ligne, chez Bouygues Telecom, puis chez TF1, notamment sur la data et les relations avec les opérateurs ». Pour lui ce passage à l’EPITA est un changement de secteur, mais pas une rupture complète : « Ce qui m’intéresse, ce sont les univers B2C, technologiques, concurrentiels et en transformation. L’EPITA cochait beaucoup de cases. Et diriger une école comme celle-ci, à ce moment de son histoire, cela ne se refuse pas ».

Après le départ de Philippe Dewost, le groupe Ionis avait souhaité chercher un profil capable de faire franchir une nouvelle étape à l’école : « Joël Courtois avait fortement développé l’EPITA et consolidé son ancrage académique. L’enjeu suivant était de passer à l’échelle : accueillir davantage d’étudiants, renforcer les formations, rapprocher encore l’école du monde de l’entreprise, sans diluer son exigence ».

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