Tout juste nommé à la direction générale du pôle Léonard de Vinci, Thierry Delécolle revendique une trajectoire guidée par la pédagogie, la recherche et l’expérience étudiante. Dans un marché de l’enseignement supérieur bousculé par l’IA, les nouveaux rythmes d’orientation et la pression sur les programmes en cinq ans, il défend une stratégie d’hybridation entre management, ingénierie, numérique et création, au service des écoles et des territoires.
UN PROJET AU SERVICE DES ÉCOLES
Olivier Rollot : Vous connaissez le Pôle Léonard de Vinci de l’intérieur puisque vous en étiez déjà directeur général adjoint. Qu’est-ce qui va orienter votre action dans ce nouveau poste ?
Thierry Delécolle : J’ai rejoint le pôle Léonard de Vinci en 2021, d’abord autour du développement des programmes. Ma mission consistait à travailler avec l’EMLV, l’ESILV, l’IIM et l’Executive Education pour challenger l’offre, développer des croisements et construire des approches communes.
Le pôle possède déjà des marqueurs forts : les hackathons, l’approche soft skills, la vie associative, les diplômes conjoints. Avec l’arrivée dans le groupe AD Education il y a un an, nous pouvons désormais prendre le meilleur des deux mondes. Les fonctions support se réorganisent, mais l’objectif reste clair : redonner encore plus de place aux écoles, à la pédagogie et aux étudiants.
Mon profil académique compte aussi. J’ai un doctorat, une HDR, j’ai longtemps enseigné, je poursuis des travaux de recherche et je reste très proche des étudiants. Ce poste me permet d’accompagner le développement de l’offre des écoles du Pôle DVHE, mais aussi de créer des ponts avec les écoles de création du groupe AD Education, en France et à l’international.
O. R : Votre arrivée marque aussi le retour d’un profil académique à la direction. Qu’est-ce que cela peut apporter ?
T. D : C’est une complémentarité intéressante. Dans mon périmètre précédent, nous travaillions déjà beaucoup sur le développement des campus en région, avec des analyses de marché, des rencontres avec les entreprises et une attention forte aux besoins des territoires.
Nous ne cherchons pas seulement à recruter des étudiants. Nous cherchons à favoriser l’insertion professionnelle des étudiants en formant des profils utiles aux territoires et aux entreprises. Cela suppose de regarder les données, les vœux, les zones où la demande existe, mais aussi les besoins professionnels à venir.
La dimension académique reste essentielle. Dans le groupe, le pôle Léonard de Vinci porte un laboratoire de recherche structuré, avec des dialogues entre sciences de l’ingénieur, informatique, management, finance ou encore sciences des matériaux. Ces ponts permettent d’élargir le regard, y compris avec les écoles appliquées et les écoles de création.
O. R : Comment s’articule l’action de vos différents campus ?
T. D : Nous avons structuré notre développement autour de trois grandes implantations : La Défense-Nanterre, Nantes et Montpellier. Notre campus historique repose sur une organisation multisites, avec le nouveau campus du Parc à La Défense-Nanterre, les campus de l’Arche et des Terrasses à Nanterre, ainsi qu’une présence au Campus Cyber, dédiée aux enjeux de cybersécurité.
À Nantes, nous disposons de deux implantations, à la Chantrerie et en centre-ville, qui nous permettent d’être au plus près des étudiants et du tissu économique local. À Montpellier, notre campus accompagne le développement du Pôle dans une métropole étudiante dynamique.
Cette organisation multicampus garantit une expérience académique cohérente et favorise les synergies entre management, ingénierie et création numérique. Elle nous permet également de renforcer notre proximité avec les entreprises et les écosystèmes d’innovation propres à chacun des territoires.
HYBRIDER SANS CONFONDRE
O. R : Votre vision consiste donc à rapprocher ingénierie, management, numérique et création ?
T. D : L’idée est de faire dialoguer davantage ces univers. Je fais aujourd’hui partie du comité de direction France d’AD Education qui permet de réunir des fonctions transversales, mais aussi les pôles d’écoles, dont celui de la création. Nous devons identifier les enseignants, chercheurs et équipes pédagogiques qui ont envie de bâtir des projets communs.
Les passerelles naissent souvent des personnes. Quand des enseignants sont passionnés par la pédagogie, quand des chercheurs travaillent sur les matériaux, quand une école de design croise une école d’ingénieurs, des projets émergent naturellement. Le design industriel et l’ingénierie, par exemple, offrent des ponts évidents.
Cela ne signifie pas qu’il faut tout mélanger. Nous devons construire les bons formats, prendre le temps de faire les rencontres nécessaires et créer des projets robustes. L’objectif est de nous enrichir mutuellement, pas de fabriquer des objets pédagogiques artificiels.
O. R : Faut-il aller vers davantage de diplômes communs entre écoles ?
T. D : : C’est une question passionnante, mais complexe. Certaines écoles capitalisent sur une marque très forte pour étendre leur zone d’influence, et cela peut être pertinent. Mais dès que nous parlons de diplômes, nous entrons dans des logiques d’accréditation et de qualité très exigeantes.
Un diplôme d’ingénieur répond à des attendus précis, notamment de la CTI, avec des fondamentaux scientifiques solides. Les sciences de gestion répondent à d’autres référentiels. Chercher le meilleur des deux mondes multiplie donc les contraintes.
Les doubles diplômes et les approches doublement certifiantes restent possibles, mais ils exigent souvent du temps supplémentaire. Sur une approche par compétences, il existe parfois plus de souplesse. Le vrai sujet consiste à donner aux étudiants les compétences qu’ils pourront revendiquer clairement, avec un format lisible pour eux et crédible pour les employeurs.
O. R : Le bachelor en technologie et management tel qu’on en crée aujourd’hui vous semble-t-il être le modèle de l’avenir ?
T. D : Tout dépend du niveau d’exigence scientifique recherché. Si des étudiants acquièrent les compétences nécessaires, ils peuvent rejoindre ensuite certains parcours d’ingénierie, notamment dans l’informatique ou dans des écoles spécialisées. Pour des écoles généralistes, la marche peut être différente.
Nous devons inventer les formats pertinents. Un bachelor mêlant ingénierie et sciences de gestion a du sens, mais il s’adresse à une population déjà consciente de vouloir mettre un pied dans deux mondes. Ce n’est pas le profil le plus courant à la sortie du lycée.
La difficulté tient aussi à l’effort demandé de la part des étudiants. Si deux diplômes sont obtenus dans la même durée qu’un seul, les organismes d’accréditation doivent pouvoir comprendre la valeur réelle de chacun. Sur le papier, certaines équivalences existent : un cours avancé de machine learning peut couvrir des compétences d’analyse de données en gestion. Mais cela ne fonctionne pas pour tous les sujets. C’est d’ailleurs pour cela que l’on nous a demandé de déployer sur quatre ans au lieu de trois notre Bachelor Technologie & Management géré conjointement par l’ESILV et l’EMLV.
L’EXPÉRIENCE ÉTUDIANTE COMME BOUSSOLE
O. R : Le site Internet du pôle présente les programmes de manière transversale, mêlant les diplômes des trois écoles. Pourquoi ce choix ?
T. D : Selon le site internet sur lequel vous allez, nous avons les deux entrées : par école et par pôle. L’affichage transversal permet d’incarner notre projet pédagogique. Les étudiants de l’EMLV travaillent avec ceux de l’ESILV ou de l’IIM sur des projets communs, avec des compétences transversales.
Cette présentation aide aussi à l’orientation. En postbac, beaucoup de jeunes se cherchent encore. En admissions parallèles, le projet est souvent plus mûr : ingénierie financière, cybersécurité, objets connectés, cloud computing. Nous devons donc proposer plusieurs portes d’entrée, correspondant aux questions que les jeunes se posent à différents moments.
Les intitulés de majeures doivent aussi parler au plus grand nombre. Si nous utilisons uniquement des vocabulaires techniques, seuls les étudiants déjà formés peuvent comprendre. Notre responsabilité consiste à rendre les parcours lisibles sans les simplifier à l’excès.
O. R : Comment l’émergence de l’IA transforme-t-elle votre réflexion pédagogique ?
T. D : : L’IA nous oblige à travailler encore davantage l’esprit critique. Les étudiants voient arriver des outils capables de modifier profondément certains métiers. Ils se demandent parfois pourquoi apprendre une compétence si une machine peut l’exécuter.
Nous devons répondre avec nuance. L’exemple de la calculatrice est parlant : elle existe, mais savoir-faire un calcul simple, une règle de trois, une division reste utile. Avec l’IA, l’enjeu est similaire. Nous devons apprendre à utiliser les outils, mais aussi préserver la capacité à comprendre, vérifier, décider et traiter la complexité.
A l’IIM, nous avions déjà intégré des cours autour du no-code et des usages de l’IA pour gagner du temps sur certaines tâches, avant la mode des LLM. L’objectif n’est pas de remplacer l’intelligence humaine, mais de la déplacer vers les sujets à plus forte valeur ajoutée.
O. R : Les étudiants s’interrogent-ils sur la pertinence de se former à des métiers qui pourraient disparaître avec la montée en puissance des IA ?
T. D : La question est légitime, mais nous devons éviter les réponses trop rapides. Former à un métier ne signifie pas figer un métier. Nous formons aussi des capacités d’adaptation, de compréhension et de transformation.
Certaines compétences restent nécessaires pour comprendre les outils, même si les outils automatisent une partie des tâches. Il peut être utile de revenir à des méthodes anciennes, de travailler sur des cas sans solution numérique immédiate, pour comprendre les mécanismes fondamentaux.
Nous devons préparer les jeunes à accompagner la transformation des entreprises. Les étudiants formés aujourd’hui à l’IA, au numérique ou aux technologies avancées pourront devenir des relais du changement dans les organisations qui passent des IA simples aux IA agentiques. C’est ce que l’on appelle le « reverse mentoring » autrement dit la capacité qu’ont les étudiants à former des salariés aux usages des nouvelles technologies de pointe.
UN MARCHÉ POSTBAC SOUS PRESSION
O. R : Les programmes postbac en cinq ans semblent challengés cette année sur Parcoursup. Comment analysez-vous ce retournement de tendance ?
T. D : Les programmes Grande École en cinq ans sont effectivement plus challengés. Plusieurs facteurs se combinent. Le nombre de places ouvertes a augmenté, les grandes marques se sont développées et certaines ont lancé des bachelors très attractifs.
Historiquement, les programmes en cinq ans représentaient une alternative à la classe préparatoire. Ils permettaient d’obtenir le même diplôme final par un chemin différent. Aujourd’hui, le marché a changé. Les jeunes ont parfois plus de mal à se projeter immédiatement sur cinq ans.
Nous voyons donc que se développent de nouvelles logiques 3 + 2, voire 2 + 1 + 2. Certains étudiants préfèrent commencer par un bachelor, un BTS ou un premier cycle plus court, puis décider ensuite. Ce choix reflète aussi les changements et l’évolution autour des métiers de demain ainsi que l’accélération technologique.
O. R : Cela remet-il en cause la valeur des parcours longs ?
T. D : Pas nécessairement. Les parcours en cinq ans gardent une vraie valeur pour des étudiants qui veulent se construire dans la durée. Ils permettent de découvrir progressivement les domaines, de partir à l’international, puis de choisir une spécialisation.
La différence vient du rapport au temps. Certains jeunes veulent un parcours long et structurant. D’autres préfèrent avancer par étapes, avec la possibilité de travailler ou de poursuivre ailleurs après trois ans. Ces publics ne sont pas les mêmes.
Notre rôle consiste à maintenir l’attractivité des formations en les rapprochant des métiers et des aspirations des étudiants. Quand nous recrutons un étudiant aujourd’hui, nous devons penser à sa spécialisation, à son insertion et à son évolution dans cinq ans.
O. R : Les bachelors et les admissions parallèles deviennent-ils centraux ?
T. D : Ils prennent une place importante, car le vivier est plus large à bac +3 qu’en postbac. Le bachelor en trois ans répond à une demande claire : obtenir une première qualification lisible, puis choisir entre insertion professionnelle et poursuite d’études.
Les admissions parallèles jouent aussi un rôle majeur. Beaucoup d’étudiants commencent ailleurs, puis souhaitent rejoindre une école pour poursuivre. Il ne faut donc pas regarder uniquement Parcoursup pour comprendre l’attractivité globale d’une école.
Les écoles doivent gérer plusieurs temporalités et plusieurs profils d’étudiants.
O. R : La démographie et le recul de l’apprentissage vont-ils accentuer cette évolution ?
T. D : La démographie commencera à peser sur le postbac dans quelques années, même si les poursuites d’études longues retarderont certains effets. À terme, le sujet deviendra plus sensible.
L’apprentissage a aussi beaucoup changé les trajectoires. Des jeunes titulaires d’un bac+3 poursuivaient facilement vers un bac+5 grâce à l’alternance. Si les conditions de l’apprentissage deviennent plus difficiles, certains arbitrages peuvent changer.
En France, le bac+5 reste très valorisé par les recruteurs. Les entreprises disent parfois rechercher des bac+3, mais elles continuent souvent à privilégier les bac+5, notamment quand elles prennent des apprentis en bachelor et les incitent à poursuivre en master. Les dynamiques varient toutefois selon les domaines : ingénierie, management, communication, design ou numérique ne répondent pas exactement aux mêmes logiques de marché.
RESTER AU PLUS PRÈS DES MÉTIERS
O. R : Comment éviter le décalage persistant entre formation et emploi ?
T. D : Nous devons challenger régulièrement les programmes. Pas seulement leur qualité académique, mais aussi leur alignement avec les métiers à la sortie. Certaines spécialisations étaient très pertinentes il y a quelques années et sont désormais moins adaptées. Il faut savoir les renouveler, parfois les arrêter, et en créer de nouvelles afin qu’il y ait une réelle proximité avec les évolutions du marché de l’emploi. Dans l’informatique, par exemple, les spécialisations se sont densifiées : intelligence artificielle, cloud computing, cybersécurité, objets connectés. Les métiers deviennent plus pointus.
O. R : En conclusion quel est le fil conducteur de votre projet ?
T. D : Le fil conducteur reste le service des écoles et des étudiants. Le pôle Léonard de Vinci rassemble de très belles écoles. Nous devons leur donner toute la place qu’elles méritent, tout en renforçant les passerelles entre elles.
La pédagogie, la recherche, l’expérience étudiante et l’insertion professionnelle forment un ensemble cohérent. Le contexte change vite, mais cela rend notre responsabilité encore plus forte : construire des formations solides, lisibles, connectées aux métiers et capables d’aider les étudiants à se projeter.
C’est un très beau projet, précisément parce qu’il oblige à conjuguer exigence académique, innovation pédagogique et attention au réel.