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Comment se forge un destin ? : Alice Guilhon, directrice générale de Skema BS

Comment se forge un destin ? Parfois sur une terrible désillusion. Nous sommes en 1983. Alice Guilhon a 16 ans et un destin de championne de tennis entre ses mains. « J’entamais une carrière de de professionnelle sur les circuits quand j’ai fait un choc anaphylactique. Deux jours dans le coma. Quand je me réveille à l’hôpital, mes dix raquettes posées près de mon lit, la première chose que me dit le médecin qui vient me voir c’est : « Le tennis de haut niveau c’est fini pour vous ». » Alice Guilhon a des rhumatismes articulaires, des microbes partout, son corps la « littéralement lâché et on n’a jamais pu établir exactement pourquoi ».

Sa passion pour le tennis a démarré quatre années plus tôt. Elle habite alors en Tunisie où son père, professeur d’Université, a été nommé après avoir obtenu son agrégation : « Tout de suite mon professeur de tennis s’est rendu compte nous a dit que j’étais hyper douée. Je me mets d’abord à jouer deux heures tous les soirs après les cours. Je joue de mieux en mieux. Revenue vivre à Aix-en-Provence, un professeur de tennis très connu, qui avait formé la plus grande championne française François Dürr, me remarque ». Pendant quatre ans Alice Guilhon va donc s’entrainer à Marseille, des heures chaque jour, accompagnée par sa mère qui tient absolument à ce qu’elle reste habiter dans sa famille à Aix. Seulement à l’époque on se soucie assez peu de la nutrition ou de l’équilibre physique des athlètes. Ils sont poussés à fond. Et craquent parfois : « J’étais en surdosage. L’esprit ne lâche pas, le corps si ».

Retour à la vie « normale »

Après des années de compétition, de cours à distance avec le Cned, Alice Guilhon retourne donc à la vie « normale », celle de tous les jeunes de son âge, au lycée : « Je me sentais totalement déconnectée. Je n’étais pas allée dans une soirée depuis trois ans. Je n’avais pas d’amis en dehors du circuit et mes professeurs. Je rencontrais d’un seul coup des jeunes qui n’étaient pas du tout dans le combat permanent, comme je l’étais depuis des années en compétition. ». Mais parce qu’elle doit bien se faire une raison, parce que dans sa famille « on ne se plaint pas sur son sort », Alice Guilhon décide d’un tout autre avenir que celui qu’elle s’était promis : « Je décide de devenir professeur. Comme mon père qui était professeur de sciences économiques à l’université de Nice d’Aix-Marseille ».

Le tennis, elle ne l’abandonne pas pour autant pas tout à fait. Elle donne des cours pour « gagner un peu sa vie » et participe à de petits tournois où elle s’impose facilement. Aujourd’hui encore elle fait régulièrement du sport mais, le « dos vrillé » par la compétition préfère la natation au footing. De la compétition elle garde cette notion de performance qui l’accompagne toujours aujourd’hui.

Maître de conférences à Aix-Marseille 2

 Toute sa formidable énergie, Alice Guilhon va maintenant la placer dans ses études. Après sa maîtrise, parce qu’elle en a un peu assez d’être la « fille du professeur Guilhon », elle décide de suivre son DEA (l’actuel master) à Montpellier. Un DEA qu’elle choisit de faire en gestion, et non plus en économie, ce qui « était assez mal vu ». Ayant obtenu une bourse d’allocataire de recherche, elle part au Québec. A 25 ans, elle finit une thèse, qui ne lui aura prise qu’un an et demi, sur l’Etude la relation entre le changement organisationnel et l’investissement intellectuel dans les PME.

Maître de conférence, mère d’une petite fille qui fait elle aussi sa thèse désormais, HDR en 1998, la voilà propulsée dans la carrière dont son père rêvait tant pour elle. Mais la désillusion est là. « A Aix je m’ennuyais. Je voulais retourner à Nice, berceau familial. J’écrivais toute la journée des articles de recherche pour passer le temps. » Pour « s’occuper » elle s’inscrit en 1994, elle a 27 ans, à l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), où elle « rencontre des personnalités incroyables », dont son second mari.

Elle se passionne alors pour l’intelligence économique et suivra, en 2004, les cours de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) en tant qu’auditrice dans cette spécialité. La ministre de l’Intérieur de l’époque, Michèle Alliot-Marie, la nomme alors au Conseil économique de sécurité : « J’y ai beaucoup travaillé sur les questions de défense de la France et participé à l’écriture d’un référentiel d’intelligence économique avec Alain Juillet ». Elle est également co-autrice d’un livre sur le sujet chez Pearson.

 L’aventure du Ceram

Nous sommes maintenant en 2000. Alice Guilhon s’ennuie toujours autant à l’université. Elle décide alors d’accepter un poste de doyen de la recherche au Ceram et enfin de retour à Nice, l’école qui deviendra plus tard Skema en fusionnant avec l’ESC Lille. A l’époque le Ceram est une toute jeune école, créée en 1980, dont elle n’avait d’ailleurs « jamais entendu parler » : « Je ne savais même pas ce qu’était une école de commerce. J’avais été élevé dans un environnement purement universitaire. Pour mon père il était invraisemblable de travailler dans une école de commerce car l’environnement scientifique n’était « pas à la hauteur » et il tente de me dissuader ».

Sa décision est pourtant prise. Elle va intégrer cette toute jeune école placée au milieu d’une technopole, très internationale avec déjà des MSc dispensés en anglais, dont certains étudiants sont « brillantissimes ». Une « petite HEC du Sud » d’ailleurs créée sous la double égide des chambres de commerce et d’industrie de Paris et Nice. « J’y mets toute mon énergie. Je deviens successivement directrice de la faculté, des programmes puis directrice déléguée. Je me bats pour obtenir l’accréditation Equis. » En 2007 c’est fait et la voici également nommée directrice générale du Ceram.

 En route pour Skema

La toute nouvelle directrice générale du Ceram pointe vite la limite de son école : le manque de moyens et d’envergure. Entrée au board de l’EFMD (European Foundation For Management Development) elle découvre le fonctionnement d’une des business schools les plus renommées dans le monde, l’IMD et discutant avec Peter Lorange, et fait un arrêt sur image plus global sur le secteur. Sa conclusion : « Parce qu’il n’existe pas d’équivalent à des multinationales comme Microsoft dans l’enseignement supérieur, parce qu’il y a de de plus en plus d’étudiants internationaux, il faut à au Ceram un projet disruptif et global. Pour cela il faut des moyens, donc nous allons fusionner avec une autre école  ».

Seulement un autre acteur local a la même idée. Bernard Belletante, le directeur d’Euromed Marseille, qui deviendra Kedge, révèle à Alice Guilhon que leurs chambres de commerce respectives veulent les voir fusionner. « Je vais tout de suite rencontrer notre CCI pour lui proposer un autre projet. Je venais de faire l’audit de l’ESC Lille, qui vivait une fin de règne, et je propose une autre fusion. Et surtout d’aller plus loin qu’un projet de fusion régional qui ne voyait que par le prisme de l’Hexagone », se souvient la directrice. Trois mois plus tard la décision est prise et il faudra deux ans et est actée pour acter une la fusion qui donnera en 2009 naissance à Skema. « Nous fusionnons tout, les programmes, les professeurs, les alumni. Et nous nous présentons bientôt devant la Cefdg (Commission d’évaluation des formations et diplômes de gestion) avec un seul programme pour deux campus. Ce qui surprend beaucoup à l’époque. »

Il lui faut surtout gérer des personnels un peu déboussolés. Alice Guilhon s’installe donc plus près de Lille, à Paris, et établit de « très bons rapports avec les partenaires sociaux ». Pour autant le premier baromètre social est se révèle mauvais en 2009. « Je tenais absolument à le publier pour montrer comment nous allions progresser. Aujourd’hui nous sommes à 85% de taux de satisfaction. »

Et pourquoi ce nom de Skema ? « L’agence Nomen nous a fait 150 propositions de noms et nous avons choisi Skema pour la notion de knowledge. » Skema signifie d’ailleurs également School of Knowledge Economy and Management.

 Un projet international

Quelques semaines avant la naissance de Skema nait son premier campus international. Le Ceram s’installe en effet en Chine, à Suzhou, dès début 2009. En septembre 2010 c’est à Raleigh, sur la côte Est des Etats-Unis, que Skema inaugure son campus américain – « Sans être présent aux Etats-Unis, on ne peut pas prétendre construire une marque mondiale » – où elle reçoit aujourd’hui 1500 étudiants. Suivront Belo Horizonte, au Brésil, en 2015 – là aussi Skema reçoit 1500 étudiants aujourd’hui comme à Suzhou et Nankin – et Le Cap, en Afrique du Sud en 2019. Autant de campus qui acquièrent peu à peu leur autonomie financière. Tout en s’appuyant sur le modèle de la business school à la française. « Avec ses stages, sa mobilité internationale, c’est un modèle hyper performant comme le montrent d’ailleurs tous les classements. »

Et si Skema n’y a pas de campus, elle n’en pas moins également présente au Canada, à Montréal pour être précis, où elle a créé son laboratoire d’Intelligence artificielle (IA). « Avec une équipe de 20 professeurs, au sein d’un écosystème unique au monde, nous y créons des programmes et des outils pédagogiques qui seront utilisés sur tous nos campus. » Et à Raleigh tout un pan de la business school est maintenant consacré à l’Intelligence artificielle (IA). « Il faut toujours être à l’avant-garde, sur le cutting edge, et cela est passé pour nous par la fusion, la mondialisation et maintenant l’hybridation. »

Et maintenant ? « Nous pensons à l’Inde, à l’Australie, à la Russie mais aussi à l’Europe. Pourquoi pas nous implanter en Italie ? » En Espagne Skema a déjà créé un double diplôme à Barcelone. « Nous voulons être une marque mondiale qui forme des citoyens du monde. En Chine nous sommes peu à peu devenus une école chinoise. Aux Etats-Unis aussi il nous faut un peu plus d’étudiants pour obtenir une reconnaissance nationale qui est en marche. Pour autant les programmes y sont américains et nos étudiants peuvent y obtenir un OPT pour travailler une année aux US. »

Son autre passion : la musique

Avec le tennis, une autre passion accompagne Alice Guilhon dès sa jeunesse : la musique. Longtemps elle suivra des cours de flute traversière au Conservatoire de Nice Aix après avoir dû abandonner le tennis. « J’aurais rêvé de devenir chef d’orchestre. » Et dans la musique, sa passion c’est l’opéra. A 12 ans son idole, celle dont elle tapisse les murs de sa chambre d’affiches, s’appelle Placido Domingo, le plus célèbre ténor des années 80 à 2010. Elle suit même ses déplacements dans le monde jour après jour ;

Sa passion aurait même pu l’amener plus loin – « Je me suis remise à chanter à 20 ans. C’était trop tard pour me lancer dans une carrière » – au point qu’elle connaît par cœur tous les livrets des opéras de Verdi et Puccini : « Le « Turandot » de Puccini est sans doute l’opéra qui me donne le plus d’énergie le week-end quand je suis chez moi ».

Fédérer les énergies

En 2020 Alice Guilhon se lance dans un nouveau projet : la création de la Conférence des directeurs des écoles françaises de management (Cdefm) comme il y avait déjà une Cdefi (Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs). Le Chapitre des écoles de management de la Conférence des Grandes écoles (CGE) disparait donc au profit d’une association dédiée. « Nous ne l’avons absolument pas fait dans le dos de la Conférence des Grandes écoles. Nous avions besoin d’une institution qui représente les Grandes écoles de management. »

Fan de Marvel et DC Comics

Depuis son adolescence une troisième passion irrigue la vie d’Alice Guilhon. Elle collectionne toutes les revues de super héros de Marvel et DC Comics dont elle possède aujourd’hui des milliers d’exemplaires. « J’ai tous les exemplaires de Strange depuis plus de 30 ans. J’adore les X-Men, Superman, Spiderman, etc. » Mais elle n’en lit pas moins d’autres livres plus classiques : « Avec mon père mes parents, mais ma fille aussi nous lisons toujours en permanence quatre ou cinq livres ».

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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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