ECOLES DE MANAGEMENT

Comment se forge un destin ? Frank Bournois, directeur général de ESCP

Choisir c’est renoncer. Un adage que n’a jamais voulu écouter Frank Bournois. Toute sa vie il aura su jongler entre ses trois grands centres d’intérêt : l’enseignement supérieur bien sûr mais aussi l’entreprise et l’armée. Et parce qu’il fallait bien choisir une voie principale ce fut la première et elle l’a amené à la direction d’une ESCP à laquelle il vient de démarrer un nouveau mandat de quatre ans.

Et dire qu’il aurait pu rester dans l’armée. « J’ai toujours été partagé entre une volonté de normalité, qui correspondait bien à l’armée, et d’ouverture, que j’ai trouvée dans le monde universitaire. » Officier dans l’artillerie, Frank Bournois aura longtemps oscillé entre ces deux mondes. « J’aime le passage. J’aime naviguer entre plusieurs mondes. Plusieurs institutions. La force de l’hybridation et des croisements. Je déteste l’idée d’être enfermé dans un bocal. » Capitaine de réserve, commissaire des armées, ancien auditeur de l’Institut des hautes études de Défense nationale, actuellement Contrôleur des armées, Frank Bournois aurait très bien pu choisir ce monde militaire dans lequel avaient baigné un certain nombre de ses ancêtres. Mais aussi rester dans l’entreprise où il avait commencé sa carrière. De ces trois mondes c’est finalement celui de l’enseignement qui fut le plus fort.

Classe préparatoire, école de commerce et… trois bacs. Revenons en 1978. Originaire d’une petite ville de la Somme, dans laquelle sa mère est intendante d’un établissement qui cumule collège et lycée, Frank Bournois entre en classe préparatoire à Amiens. « J’ai toujours su que je travaillerai dans l’enseignement. Dès l’adolescence j’y pensais. Sans doute avec l’exemple de ma mère. » De ces années il conserve notamment le souvenir de ces jobs d’été à La Poste – « Deux mois chaque été à se lever à 4 h 30 pour aller travailler à Amiens ça forge le caractère » – et un vif intérêt pour les questions de médecine et de biologie : « J’aurais aussi aimé être médecin. La médecine et le management c’est un peu la même chose. Il faut diagnostiquer, trouver des traitements et être conscient que les médicaments ne fonctionnent pas toujours de la même manière ».

Sa passion pour l’enseignement va passer par… le passage de trois bacs généraux. « J’adorais la physique et j’ai donc choisi le bac C. Mais, comme j’étais un peu mécontent d’avoir eu une note moyenne en philosophie, j’ai également passé mon bac A une fois en classe préparatoire économique et commerciale. Et j’ai eu une très bonne note ! » Et parce qu’il aurait été dommage de s’arrêter là, il passe également son bac B une fois entré – la classe préparatoire EC dure alors seulement un an – dans une école qui s’appelle alors l’ESC Lyon. « J’étais dans une école de gestion. C’aurait vraiment été dommage de ne pas l’avoir ! » Trois bacs comme les trois mondes qui le passionnent ? « J’aime avoir des angles de compréhension variés. Je trouve ma richesse dans la navigation entre différents mondes et institutions. »

Premier régiment d’artillerie, Rhône Poulenc et doctorat. Très vite après son diplôme de l’ESC Lyon, Frank Bournois part au Royaume-Uni où il obtient un MBA de la Aston Business School sur un sujet qui va devenir sa spécialité : la compétence des organisations. Il a 21 ans quand il revient en France. « Là-bas j’avais bien compris la différence entre la gestion et le management. La gestion c’est la gestion des stocks. Le management c’est les logisticiens, les organisations et cela dépasse la technique et les outils. C’est une complexité au sein de laquelle je me suis tout de suite senti à l’aise. »

A l’issue de son service militaire, Frank Bournois intègre l’armée de Terre comme lieutenant. L’artillerie pour être précis. « Être officier de tir c’est aussi bien régler l’angle des obus, inspecter l’usure du canon, contrôler la qualité de la poudre que faire de nombreux calculs balistiques. » Une triple dimension calcul, reconnaissance et tactique qui le passionne au sein du premier régiment d’artillerie – dit « Royal Artillerie » – de Montbéliard. « Nous étions très proches de la frontière et nous nous sommes retrouvés une fois avec ma section, nos camions, nos canons et nos armes en Suisse. Ce sont des moments où il faut vite prendre des décisions qu’on retrouve ensuite dans le management. »

Si l’armée le séduit – « J’avais même envisagé l’ESM Saint-Cyr » – le jeune lieutenant sent que « contrairement à d’autres métiers il est difficile d’y combiner plusieurs carrières ». Il décide donc d’aller plutôt vers un troisième monde qui le passionne également : l’entreprise. En l’occurrence Rhône-Poulenc au sein du service des ressources humaines de la division « fibres et polymères ». Le voilà en charge de l’optimisation des carrières des cadres du groupe dans le monde entier. « J’ai toujours eu besoin de travailler dans le concret. Là je devais harmoniser des carrières de cadres américains, allemands ou brésiliens dans des systèmes juridiques très différents. » Décidément éclectique, Frank Bournois s’inscrit en même temps en doctorat à l’IAE (institut d’administration des entreprises) de Lyon 3. « J’ai rapidement compris que la recherche devait être appliquée. « No research without action, no action without research » comme le disait le spécialiste de la psychologie sociale et comportementale Kurt Lewin. »

Doctorat, édition et Défense. Pour comprendre les questions de mobilité des cadres, Frank Bournois parcourt le monde. Et écrit tout ce qu’il voit. Tirant partie de ces expériences, il publie en 1987 son premier livre chez Eyrolles, « Gérer et dynamiser ses collaborateurs », tout en poursuivant sa thèse consacrée à l’Européanisation des grandes entreprises et gestion des cadres. « Je voulais établir comment on les recrute, comment on les forme, comment on les gère. Autant de questions qui sont toujours très actuelles. » A peine son doctorat obtenu en 1990 qu’il publie un article Managing managers in Europe dans le « European Management Journal » de… l’ESCP.

Chez Rhône-Poulenc il continue à envoyer des questionnaires et à analyser des données. Mais la passion de l’enseignement le taraude et, deux ans plus tard, en 1992, il passe son HDR (habilitation à diriger les recherches) dont l’obtention est alors obligatoire pour passer une agrégation du supérieur. Tout en continuant à effectuer des missions pour le Commissariat de l’armée de Terre à Montpellier.

Agrégation, IHEDN et Ciffop. En 1994 Frank Bournois passe le concours d’agrégation et tire un sujet qui lui convient très bien : « La gouvernance, l’actionnaire et le gestionnaire ». Et logiquement devient enseignant au sein de l’IAE Lyon jusqu’en 1996 pour devenir professeur. Il quitte Rhône-Poulenc et fait la connaissance d’un autre professeur devenu maire de Lyon après avoir été Premier ministre : Raymond Barre. « J’avais 32 ans et il me parle en tant que collègue lors d’une réunion. Avec Christian Philip, à l’époque adjoint au maire de Lyon après avoir été directeur du cabinet du ministre de l’Enseignement supérieur, ils me conseillent de candidater à l’IHEDN. »

Frank Bournois n’a pas tout à fait l’âge voulu (34 ans) mais obtient néanmoins d’être reçu dans ce qui le principale cercle de réflexion sur la défense nationale sans être pour autant réservé aux militaires. « Je m’y sens comme un poisson dans l’eau ! Vous pensez : je suis à la fois professeur des universités et fin connaisseur du monde militaire. J’y passe une année fantastique avec des auditeurs passionnants, dont Eva Joly, avec lesquels nous partons même en vacances. »

On lui propose alors une mobilité dans le corps des sous-préfets. Mais non, c’est « trop réglé comme environnement, disponibilité et carrière. Je peux à la fois être au centre du cadre et à sa périphérie. Conformiste et anticonformiste. Avoir à la fois un côté officier militaire et créatif ». Le directeur de l’IHEDN ne l’en recrute pas moins pour en être responsable des enseignements de défense. Une fonction qu’il cumulera pendant cinq ans avec la direction du Ciffop de Paris, un institut de l’université Paris 2 Panthéon-Assas en charge de la formation des métiers des ressources humaines. Et parce que l’ESCP n’est jamais très loin il fonde en 1999 la première chaire de l’école nommée « dirigeance » – un terme qu’il invente et qui traduit l’exercice de la gouvernance au sein d’un comité exécutif. Il sera également professeur affilié de ESCP de 1998 à 2007. Toujours aussi éclectique Frank Bournois publie en 2000 un livre sur « L’intelligence économique et stratégique dans les entreprises » tout en travaillant sur la question des dirigeants à Paris 2 et en faisant partie du jury de recrutement des commissaires des armées.

Conseiller, ESCP et CEFDG. A partir des années 2000 les compétences de Frank Bournois sur les questions d’organisation sont de plus en plus reconnues et les grands groupes – EADS, Bouygues, L’Oréal, etc. – font appel à lui en tant que conseiller de DRH et dirigeants. « C’est avec la culture de L’Oréal que je me sens le plus en phase car elle permet au système d’être extrêmement agile avec une « saine inquiétude » qui facilite la détection des tendances émergentes. Chez L’Oréal on ne sous-estime jamais la concurrence ! »

En 2009 sa carrière va prendre un virage décisif. Le directeur général pour l’enseignement supérieur et l’insertion professionnelle du MESRI (et successeur de Frank Bournois à l’IHEDN), Patrick Hetzel, lui demande en effet de présider la CEFDG (Commission d’évaluation des formations et diplômes de gestion) à la suite de Jean-Pierre Helfer. A l’époque la Commission sort de ses années de création – elle a vu le jour en 2001 – mais son avenir n’est pas forcément assuré : « Patrick Hetzel me prévient que c’est un très beau projet mais que nous pourrions bien être absorbés par l’Aeres – l’institution qui a précédé le Hcéres – dans les deux ans ».  La CEFDG va survivre et Frank Bournois s’y consacrera finalement pendant quatre ans avant de passer le relais pour prendre la direction de ESCP Europe.

Directeur général de ESCP. En 2014 ESCP Europe vit des moments difficiles et se sépare de son directeur général, Edouard Husson. « La chambre de commerce et d’industrie de Paris m’approche pour la direction de l’école, alors que mes activités de conseil me passionnaient et que je me consacrais au Ciffop (où Véronique Chanut devait me succéder). Sans parler de mes activités de contrôleur des armées depuis mon passage par l’IHEDN. Je n’aurais pas accepté une autre école ! »

Sept ans après Frank Bournois vient d’être reconduit dans ses fonctions pour un troisième mandat de quatre ans qui a démarré le 1er janvier 2022. Pendant ses deux premiers mandats, la plus ancienne business school du monde a changé de nom – de ESCP Europe elle est devenue ESCP Business School –, tout en confortant son positionnement de seule business school européenne présente dans six pays (avec la création du campus de Varsovie). Surtout elle s’est autonomisée en devenant un EESC (établissement d’enseignement supérieur consulaire) en 2018. Autant de défis qui correspondent bien à une personnalité qui « s’épanouit dans le développement et la créativité » : « Je ne suis pas quelqu’un qui va être dans le micro-détail ». Parmi ses grandes fiertés : « Avoir été le premier directeur de Grande école de management à présider un jury d’agrégation de gestion ». Son seul regret : « Ne plus avoir le temps d’enseigner ».

Parce que Frank Bournois aura également lancé le bachelor ESCP en 2015 pour permettre à son école d’atteindre la taille critique qu’il juge nécessaire. Sous ses mandats, ESCP sera ainsi passée de 3 500 à plus de 8 000 étudiants et de 75 millions d’euros de budget à 152 millions d’euros en 2022 : « Nous visons maintenant 10 ou 12 000 étudiants et 190 millions d’euros de budget d’ici 2025 ». Son projet pédagogique : « Donner une place centrale au développement durable pour former des dirigeants responsables ».

Frank Bournois avec ses étudiants

De nombreux projets pour une école de plus en plus européenne. Frank Bournois a maintenant quatre ans devant lui pour gérer tous les projets immobiliers de l’école, qu’il s’agisse de la rénovation du campus République ou du développement des campus européens par la réhabilitation des bâtiments existants ou l’achat de nouveaux bâtiments. Sans parler d’une possible installation d’un diplôme à Dubaï et le lancement du Doctorat professionnel pour les lauréats de l’École de Guerre – on ne se refait pas ! La transformation digitale et écologique de l’école est également au menu du plan stratégique qu’il prépare avec ses équipes : « C’est un vrai bonheur de travailler dans six pays et sous la présidence du président du directoire du groupe Galeries Lafayette, Philippe Houzé, particulièrement investi dans l’école et dans l’accompagnement de sa direction ».

Autant d’objectifs qui présentent une dose de complexité à la hauteur du projet européen de l’école. EESC en France, à Londres c’est une « charity » « présidée par un lord anglais », en Allemagne elle est une Université reconnue par le Sénat de Berlin, en Italie c’est une fondation avec statut d’Université et en Espagne une association. Alors qu’on lui doit l’obligation d’étudier sur au moins deux campus de l’école – trois pour le bachelor et le programme Grande Ecole – Frank Bournois est particulièrement fier de cet ancrage européen : « Aujourd’hui il y a plus d’étudiants qui passent par nos campus en Europe que par celui de Paris ».

100% fluent. Si la rencontre entre Frank Bournois et ESCP Europe est si évidente c’est aussi parce qu’il est parfaitement bilingue en anglais. « Je le dois à une grand-mère qui m’a largement élevé, avait épousé un Anglais et me parlait toujours en anglais. » Enfant il passait ses vacances dans le Surrey et adorait « traduire le latin en anglais et vice versa ». Et l’anglais le passionne au point d’être un expert des accents – il en existe au moins trente différents en Grande-Bretagne – avec une préférence pour l’« anglais de l’estuaire » (« estuary english ») , un « anglais moderne qui n’est du cockney ni l’anglais de la Reine ».

 

 

ENTRETIEN

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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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